Un conte de la cruauté: Agostino de Moravia

•mai 9, 2009 • Laisser un commentaire

Je viens de finir Agostino d’Alberto Moravia. J’ai adoré cette petite histoire cruelle d’un jeune garçon qui découvre, le temps d’un été, en compagnie d’une bande de petites frappes, le sexe, la violence, sa condition sociale (accessoirement la leur), et également le fait que sa mère est aussi une femme.

Alberto MoraviaAlberto Moravia

Ce roman peut être lu de différentes façons, j’imagine que les interprétations freudiennes et marxistes (ces deux influences ayant été fortes sur Moravia) ont nourri pendant quelques temps déjà la critique littéraire. J’ai lu ce texte différemment; quand je dis différemment, c’est-à-dire que j’ai eu une vision girardienne de ce roman. Agostino est victime de ce que Girard appelle la rivalité mimétique.  Tout d’abord, il possède sa mère, il l’a pour lui tout seul, car elle est veuve et il est fils unique. Vient un rival en la personne d’un jeune homme avec qui la mère a une liaison. Agostino devient jaloux, car le jeune homme lui vole sa mère en quelque sorte. Il est intéressant de voir que c’est parce que le même objet est convoité par deux rivaux (la mère par le jeune homme et par son fils) que la violence s’installe: en effet, Agostino va commencer à rechercher la compagnie ‘avilissante’, comme elle est décrite dans le livre, d’une bande de jeunes fils de pêcheurs, violents et grossiers. Agostino se fera rembrouer, battre, subira les affronts les plus durs, mais restera avec cette bande car elle lui fourni un modèle alternatif avec lequel il pense pouvoir surmonter la rivalité mimétique, tout en ne comprennant pas que c’est justement en s’attachant à fréquenter ces jeunes qu’il développe cette rivalité, et joue le jeu dangereux de la violence.

Agostino est l’histoire d’un engrenage. L’histoire d’un adolescent pris dans les dérives de sa jeunesse et paralysé par les doutes du changement. Agostino est une lecture essentielle.

Alberto Moravia, Agostino, Garnier Flammarion, 5,30 euros. Alberto Moravia, Agostino, Garnier Flammarion, 5,30 euros.

Kama Sutra et littérature…

•avril 19, 2009 • Laisser un commentaire

Qui a dit que lire était ennuyeux? Il faut simplement savoir faire preuve d’originalité… Exemple:

Bégaudeau: vers la médiocrité

•avril 14, 2009 • Laisser un commentaire

Il s’y dirige, tout en douceur. Bégaudeau, le crâneur des fausses lettres françaises, a récidivé: un nouvel opus sort aux éditions Verticales. Vers la douceur: le titre n’est pas trop mal choisi, mais c’est à condition d’en rester là. Car dès que vous parcourez quelques pages, ou même lisez la quatrième de couverture, une drôle de sensation s’empare de vous, vous vous mettez à bâiller, la tête vous tourne, vous riez nerveusement: oui, vous tenez entre vos mains un mauvais livre.  Le mauvais livre a ceci de particulier qu’il ne trompe personne. D’ailleurs la cohorte des journalistes littéraires s’en est donné à coeur joie, de dégommer le petit Bégau… et à raison. Le style est inexistant – ou raté, c’est selon. Les exemples que donne Nelly Kaprièlian des Inrocks sont bien trop cruels pour que je les cite à nouveau. Non? Bon d’accord.

“Elle, elle en avait plus que pour le petit, le truc fusionnel tu vois, et lui ça le dégoûtait cette chatte qu’avait été écartelée, quelle connerie aussi d’assister à l’accouchement, pour le prochain on m’y reprendra pas j’te promets. Et puis c’est revenu, c’était revenu, c’était revenu dix fois plus qu’avant, maintenant elle en redemandait tout le temps, il pouvait à peine fournir, si ça se trouve un jour elle irait voir ailleurs pour se refroidir le cul (…).”

“Sortir avec un dépressif quelle marmelade d’oranges en effet.”

“La porte a de nouveau affiché les lettres de Delpech, comme Michel, sauf que le brun frêle et chétif ne s’appelait pas Michel, ou alors ce serait la fausse bonne idée de parents fantaisistes, quoique sa quarantaine passée situait la naissance du résident avant l’avènement du chanteur de charme (…).”

Les extraits sont cruels, mais surtout cruellement représentatifs de l’écriture bidon (pas d’autre mot, désolé) de l’ex-plus-mauvais-professeur-de-français-de-France. A éviter, donc. A éviter aussi: Entre les murs, chef-d’oeuvre politiquement correct et vraiment démago (estampillé IUFM pur jus).

François Bégaudeau, Vers la douceur, Verticales, 16,90 euros.François Bégaudeau, Vers la douceur, Verticales, 16,90 euros.

Une saison en enfer: Tristan Ranx et le livre maudit

•avril 13, 2009 • Laisser un commentaire

Il paraîtrait qu’il serait le nouveau Little. Je ne l’espère pas pour lui; en tout cas, le site Fluctuat.net n’est pas avare de compliments en ce qui concerne Tristan Ranx et son premier roman inédité (inéditable?), La cinquième saison du monde. Il nous offre même quelques extraits du livre à venir.

Tristan Ranx (à droite)Tristan Ranx (à droite)

Je n’espère pas que Ranx soit le “nouveau” Little parce que UN Little ça suffit déjà (encore qu’avec le père, on en soit déjà à deux!), et deuxièmement parce qu’il serait bien plus intéressant que Ranx se fasse connaître pour lui-même et sa propre originalité. Car original, il l’est. Et son roman se penche sur un épisode de la Première Guerre Mondiale qui m’a toujours passionné: le siège et la création de l’Etat Libre de Fiume par Gabriele D’Annunzio, le poète et militaire italien.

Le 12 septembre 1919, D’Annunzio pénètre dans Fiume à la tête d’une troupe de soldats anarcho-fascistes et créé la ville-Etat de Fiume. Ils seront renversés un an plus tard, mais entre temps, D’Annunzio aura tenu tête à l’Europe. Ranx analyse cette période d’apocalypse et de griserie folle en suivant l’évolution d’un personnage fictif, Enzo Cellini, qui fera partie de l’épopée de D’Annunzio.

Ce livre aurait dû être publié il y a plus d’un an – il aurait d’ailleurs suscité l’enthousiasme des critiques et des éditeurs qui ont eu la chance de lire le manuscrit. Il n’a pas été publié à cause de soupçons planant sur la visée idéologique du livre; Baptiste Liger, du magazine Lire, témoigne: ” Il y a eu de longues et houleuses discussions. Une partie du comité de lecture [du Seuil] était très favorable mais quelques membres ont eu une réaction épidermique, d’ordre idéologique. Ils ont trouvé que le roman ne prenait pas assez de distances par rapport au mouvement futuriste, une école de pensée qui a selon eux mené au fascisme. ” Sa vautrer dans l’ignominie comme l’a fait Little dans ses Bienveillantes ne choque personne chez Gallimard, par contre. On se demande bien comment ces gens lisent les manuscrits qu’ils reçoivent… (d’autres arrivent véritablement à percer la valeur littéraire d’un texte, et pour une fois, ce sont les anglo-saxons qui nous donnent une vraie leçon de critique littéraire).

Ranx aurait enfin signé chez Max Milo. On attendra donc avec impatience la sortie de La cinquième saison du monde, mais en attendant je conseillerais aux anglophones de se procurer The Book of Virgins de Gabriele D’Annunzio, petit chef-d’oeuvre de fragilité et de cruauté.

Gabriele DAnnunzio, The Book of VirginsGabriele D’Annunzio, The Book of Virgins

Le désespoir muet: le tragique selon Branimir Scepanovic

•avril 9, 2009 • Laisser un commentaire

Il est des livres qui vous hantent, bien après que vous eussiez fini leur lecture. La bouche pleine de terre, de Branimir Scepanovic, en fait partie. Ce petit livre (une centaine de pages, en petit format) possède une puissance rarement égalée; il est vrai que le thème de la nouvelle et sa narration happent le lecteur par les trippes. Voyons comment.

Un homme descend d’un train, au milieu de nulle part – nulle part, c’est-à-dire l’Europe de l’Est, la Serbie, les montagnes du Monténégro étant la toile de fond de cette histoire. Cet homme désire mourir, mais à la suite d’un quiproquo, il se retrouve poursuivi par une foule qui n’a qu’une envie: lyncher l’étranger. Tout le mécanisme de la violence émissaire, comme le dirait Girard, est dévoilé ici: car il est étranger, autre, il devient le bouc émissaire d’une foule furieuse.

Dado, Montenegro, pointe sèche, 50 × 40 cm, 1974.Dado, Montenegro, pointe sèche, 50 × 40 cm, 1974.

Là où Scepanovic est ingénieux est dans sa maîtrise de la narration à deux voix: on passe constamment de la foule à l’étranger, les mêmes situations sont décrites deux fois, mais d’un point de vue différent. Le lecteur arrive à appréhender l’incompréhension entre cette foule et cet homme seul et suicidaire. Et le coup de maître de Scepanovic est de nous faire entrer dans la mentalité de la foule grâce à une focalisation interne, le narrateur en faisant partie, alors que nous voyons toujours l’homme de loin (narration à la troisième personne et focalisation externe). Le lecteur ainsi participe également à la poursuite de l’étranger – contre son gré, mais pris dans les filets de l’auteur.

La bouche pleine de terre est un grand récit, important par son sujet (n’oublions pas que la Serbie a été le lieu d’atrocités commises il n’y a pas si longtemps) et par l’habileté d’écriture de Scepanovic. A lire.

Branimir Scepanovic, La bouche pleine de terre, Editions du Rocher, Coll. Motifs, 5,50 euros.Branimir Scepanovic, La bouche pleine de terre, Editions du Rocher, Coll. Motifs, 5,50 euros.

Les secrets dévoilés de Roberto Bolaño

•avril 7, 2009 • Laisser un commentaire

«On ne finit jamais de lire, même si les livres s’achèvent, de la même manière qu’on ne finit jamais de vivre, même si la mort est un fait certain» – ainsi parlait l’auteur chilien maintenant disparu Roberto Bolaño. Je viens de terminer le recueil de textes brefs, voire incomplets, qui s’intitule Le secret du mal. L’éditeur de Bolaño a, après sa mort, récupéré son ordinateur et a estimé que ces textes pouvaient être publiés en l’état. Comme quoi, on ne finit pas d’éditer, même après la mort (de l’auteur).

Certains de ces textes sont très intéressants, d’autres ne sont malheureusement que des esquisses de narration, mais tous ont en commun le fait suivant: ils induisent une frustration chez le lecteur qui ne peut continuer sa lecture, pour une raison bien simple: les textes se finissent lorsque l’on est pris dans leurs filets. Bolaño avait un véritable don d’écrivain, et ce recueil, si besoin il y avait, le montre encore une fois; malheureusement, on recommandera au lecteur potentiel de se diriger vers ses romans plutôt que vers ce volume-ci, qui, à part quelques moments de brillance pure, ne parvient pas à convaincre. Dommage.

Le secret du mal, Roberto Bolaño, Christian Bourgeois ed., 18 euros.

La poétique des corps brisés d’Antoni Casas Ros

•avril 7, 2009 • Laisser un commentaire

Le corps est au centre de l’écriture d’Antoni Casas Ros.

Ce corps doit être de préférence brisé, mutilé, atomisé – féminin, masculin, androgyne…  et derrière les corps, les échos désincarnés des poètes sud-américains, Juarroz en tête (on se souvient du leitmotiv “Au centre du vide, il y a une autre fête” de son premier roman Le théorème d’Almodovar). Ainsi, les 39 ‘nouvelles’ réunies dans le volume intitulé Mort au romantisme mettent en scène ces corps avec et sans organes qui passionnent et fascinent tant l’écrivain défiguré.

Copyright Antoni Casas RosCopyright Antoni Casas Ros

On passera sur la pseudo-polémique infertile au possible consistant à se demander qui est véritablement Antoni Casas Ros,  pour se concentrer sur ce qui importe: la littérature. Le style de Casas Ros est magnifique. Chacune de ces nouvelles est un petit chef-d’oeuvre d’inventivité et de maîtrise renouvellée de l’écriture. Mort au romantisme est donc à se procurer le plus vite possible, en même temps que le premier roman de l’écrivain catalan, Le théorème d’Almodovar.  Le plus dur reste à attendre le prochain roman, intitulé Enigma, qui sera publié par Gallimard. Mais quand?

Mort au romantisme, Antoni Casas Ros, Gallimard, 13 euros.Mort au romantisme, Antoni Casas Ros, Gallimard, 13 euros.

http://casasros.blogspot.com/

Le vrai visage de Shakespeare

•mars 18, 2009 • Laisser un commentaire

Le restaurateur d’oeuvres d’art britannique Alec Cobb ne pensait pas devenir si connu du jour au lendemain, surtout pour cette vieille toile reçue en héritage. Le portrait, datant du XVIIème siècle, censé représenter le poète et favori de la reine Elizabeth 1ère , Sir Walter Raleigh, était en réalité le seul portrait de William Shakespeare fait de son vivant.

Le professeur Stanley Wells, président du Shakespeare Birthplace Trust et spécialiste émérite du Barde, a affirmé que “l’identification de ce portrait marque un développement majeur dans l’histoire des portraits de Shakespeare (…). Ce nouveau portrait est une peinture de grande qualité”.

De l’art de la couverture en édition littéraire

•mars 16, 2009 • Laisser un commentaire

Petit sondage pour les rares qui s’aventurent sur ces terres virtuelles:

Si vous deviez choisir entre ces deux couvertures du même livre, laquelle serait votre élue?

Couverture n°1

Couverture n°2

Dernières lectures… 16/03/2009

•mars 16, 2009 • Laisser un commentaire
  • Je viens de parcourir Sur les falaises de marbre de Ernst Jünger. Chef-d’oeuvre romantique allemand, cet ouvrage est porté par un souffle rare et un style magnifique.

Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, Gallimard Limaginaire, 7,50 euros.Ernst Jünger, Sur les falaises de marbre, Gallimard “L’imaginaire”, 7,50 euros.

  • Je n’aime pas particulièrement Marc-Edouard Nabe, mais je dois avouer avoir bien ri en lisant Le vingt-septième livre, qui est réédité aujourd’hui par Le dilettante. Ce livre, tout d’abord préface à la réédition du tout premier livre de Nabe, Au régal des vermines (à éviter), est avant tout un chef-d’oeuvre de mauvaise foi et d’ironie cinglante, la cible étant Michel Houellebecq. Pauvre Houellebecq! La plume acérée de Nabe n’en finit pas de le transpercer de sa verve acide. On recommande particulièrement.

Marc-Edouard Nabe, Le Vingt-Septième Livre, Le Dilettante, 10 euros.Marc-Edouard Nabe, Le Vingt-Septième Livre, Le Dilettante, 10 euros.

  • Sinon, je viens de commencer Lord Jim, de Conrad. Les premières pages sont excellentes, et je suis certain que ce livre va être une grande lecture…

Joseph Conrad, Lord Jim, Oxford Worlds ClassicsJoseph Conrad, Lord Jim, Oxford World’s Classics

Bonnes lectures à vous!