3000 visites: Merci à tous!

•janvier 27, 2010 • Laisser un commentaire

Le compteur s’affole! Ca y est, nous sommes arrivés à 3000 visiteurs pour ce modeste blog, et je dois avouer que j’en suis extrêmement content!

Un grand merci à tous les bloggeurs et surfeurs du Net qui lisent mes articles!

Jonathan

« A chaque instant, la ruine »: Le dernier crâne de M. de Sade, de Jacques Chessex

•janvier 16, 2010 • Laisser un commentaire

Sur le bandeau promotionnel de chez Grasset, on peut voir un Jacques Chessex au regard inquisiteur, tout habillé de noir comme une sorte de vieil activiste aux cheveux blanc-sépulcre, passer la main derrière un rideau pour voir le jour, là-bas, derrière la vitre, dans le monde. Belle image, qui est pour le coup aussi une sorte d’illustration du métier d’écrivain (et d’artiste); tel que l’a décrit Henry James dans sa préface à  The Portrait of a Lady:

« The house of fiction has in short not one window, but a million– a number of possible windows not to be reckoned, rather; every one of which has been pierced, or is still pierceable, in its vast front, by the need of the individual vision and by the pressure of the individual will. These apertures, of dissimilar shape and size, hang so, all together, over the human scene that we might have expected of them a greater sameness of report than we find. They are but windows at the best, mere holes in a dead wall, disconnected, perched aloft; they are not hinged doors opening straight upon life. But they have this mark of their own that at each of them stands a figure with a pair of eyes, or at least with a field-glass, which forms, again and again, for observation, a unique instrument, insuring to the person making use of it an impression distinct from every other. »

C’est bien par cette fenêtre que Jacques Chessex portait son regard lucide, acéré sur la vie à travers elle que nous voyons en lisant ses livres. Cette fenêtre s’est fermée en octobre dernier, lorsque l’auteur est brutalement décédé, d’une crise cardiaque; « soyons des voleurs de feu », disait l’Autre – Chessex, lui, vivait de son feu intérieur et s’est laissé consumé par lui, nous laissant un dernier roman, Le dernier crâne de M. de Sade, remis à son éditeur quelques temps avant sa mort.

Le dernier crâne… est un roman étrange, intelligent, écrit superbement, construit de façon à la fois originale et ambigüe. On peut distinguer deux récits dans le roman, dont le point commun est le marquis de Sade et plus particulièrement son crâne. La première partie du roman s’attache à raconter les derniers mois du « divin » Marquis enfermé à l’hospice de Charenton, où il continue à « poursuivre l’oeuvre de chair », bien qu’il soit malade et mourant. Son amante préférée est la jeune Mademoiselle Leclerc, 16 ans, « une vraie petite salope sous ses airs d’ange transparent » (p.37), qui l’assiste dans ses noires nuits blasphématoires et sodomites. La seule crainte du Marquis est de se faire autopsier après sa mort (et que l’on découvre la nature réelle de ses vices?), surtout qu’il n’y ait pas de croix sur sa tombe, et il fait promettre à son jeune médecin, le Docteur Ramon, de respecter ses dernières volontés.

C’est le même Docteur Ramon qui récupèrera le crâne de Sade lors du grand « bouleversement » (p.105) du cimetière de Charenton d’août 1818, pendant lequel la tombe de l’auteur de Justine est ouverte. Ramon s’empare alors du crâne du Marquis, crâne qui devient vite l’objet de rumeurs: il serait possédé de l’âme du blasphémateur suprême, posséderait des pouvoirs magiques, donnerait une énergie sexuelle surnaturelle (et mortelle) à son possesseur, etc. C’est ici que commence le deuxième récit du roman, celui des aventures du crâne de Sade, et des sept fois où l’on a eu vent de son apparition dans le monde. Ce récit est pourtant annoncé dès le départ par le personnage de Sade lui-même, qui, par une sorte de prescience, parle aux autres personnages de son « dernier crâne », dernier crâne dont nous, lecteurs, entendrons parler seulement à la fin, lorsque le narrateur, qui jusqu’à présent n’avait quasiment pas pris la parole en son nom, se contentant de narrer l’histoire, parle de son expérience avec le crâne maudit. Narrateur ambigu, hésitant pendant tout le livre entre l’éloge et la réprobation morale du Marquis, et qui nous permet de comprendre que le personnage pivot du roman est en fait lui, et que son hésitation n’est que le reflet de l’attirance et de la répulsion que suscitent les monstres (et Chessex en connaissait un rayon) chez les gens ‘normaux’.

Le dernier crâne de M. de Sade n’est pas seulement le récit historique des derniers mois de Sade mais aussi un roman, et par là-même, un des plus grands hommages littéraires que l’on pouvait  faire à Sade.

Le dernier crâne de M. de Sade, Jacques Chessex, Grasset, 12 euros.

Satire chronique: La troisième chronique du règne de Nicolas 1er, de Patrick Rambaud

•janvier 14, 2010 • Laisser un commentaire

Rambaud nous aura habitué à mieux. Bien mieux – La troisième chronique du règne de Nicolas 1er est, comme son nom l’indique, le troisième volume de cette longue satire anti-sarkoziste (antinicoliste, dirait l’auteur) narre les évènements politiques vécus en France ces derniers mois: le fichier Edwige, la Crise, l’élection d’Obama, etc. etc., le tout raconté comme dans les deux premières chroniques dans le style de Saint-Simon ou du cardinal de Retz parlant de Louis XIV. Rambaud suit ici l’illustre exemple d’André Ribaud et de sa chronique « La Cour », qui racontait de la même façon le « règne » du « roi » Charles de Gaulle…

La nouveauté intrigue et passionne; la répétition, elle, endort et ennuie. Si les deux premiers tomes des chroniques étaient raffraîchissants, on peut arguer du fait que ce tome-ci manque le mordant des deux premiers, tout d’abord parce qu’on connaît la technique de l’auteur (nous raconter des évènements de l’actualité en les travestissant  de costumes du XVIème siècle, parodier les noms des différents ministres (la baronne d’Ati, le comte d’Orsay – je vous laisse deviner, le chevalier Guaino, le chevalier Dray), donner de toujours aussi hilarants surnoms à ce Nicolas 1er si détesté: « Notre Gigotant Monarque », « Notre Bondissant Leader », « Notre Chatoyant Souverain », etc.) et parce qu’on sent que l’auteur lui-même se lasse de l’exercice qu’il s’est lui-même infligé: écrire une chronique par année de « règne ». Et si Sarkozy est réélu en 2012, y a-t-il pensé, Rambaud? Il n’en a pas fini avant longtemps!

Enfin, on a quand même aimé quelques fulgurances dans le livre, notamment le théorème de Picabia (p.58), assez hilarant, le portrait du Chevalier Guaino en imbécile complet, qui pioche toutes ses références dans les albums de Tintin qu’il promène avec lui partout,  le portrait du Chevalier Le Febvre, qui vaut son pesant de cacahouètes, et bien évidemment – et avant toutes autres choses – le style de l’auteur, tout en grâce, finesse et acidité.

Exemple (p.14):

« Le Prince était à table avec des ministres et des élus quand le maître d’hôtel lui demanda:

- Que voudra Sa Majesté pour le déjeuner?

- Un steak.

- Et pour les légumes, Sire?

Le Prince passa lentement les yeux sur toute la compagnie:

- Des steaks aussi. »

Les inconditionnels de Rambaud se seront déjà jetés sur ce volume, pour les autres je conseillerais de lire tout d’abord les deux premiers tomes. Celui-ci n’est pas essentiel – surtout qu’il y en aura d’autres…

La troisième chronique du règne de Nicolas 1er, Patrick Rambaud, Grasset, 14 euros.

Bilan des livres lus (ou relus) depuis septembre

•janvier 3, 2010 • Laisser un commentaire

Paul Zumthor, Babel ou l’inachèvement

Frank Kermode, The Age of Shakespeare

Charles Bukowski, Post Office

Charles Bukowski,Women

Franz Kafka, Le Château

Hank Moody, God Hates Us All

Luis Sepulveda, Un nom de torero

Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages

Roberto Bolaño, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce

Roberto Bolaño, Monsieur Pain

Roberto Bolaño, Etoile Distante

Samuel Beckett, Endgame/ Fin de partie

Paul Claudel, Tête d’Or

Stephen Vizinczey, Eloge des femmes mûres

Julio Cortàzar, La porte condamnée

Pascal Quignard, La nuit sexuelle

Tristan Ranx, La cinquième saison du monde

John Steinbeck, The Pearl

Gabriel Matzneff, De la rupture

Gabriel Matzneff, Les moins de seize ans

Jacques Rancière, Le maître ignorant

Michel Pastoureau, Le petit livre des couleurs

Romain Gary, Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable

Ernesto Sabato, Le tunnel

Ernesto Sabato, Héros et tombes

Ernesto Sabato, L’ange des ténèbres

Vladimir Nabokov, Pale Fire

Chroniques amoureuses d’un vieux dégueulasse: Women de Charles Bukowski.

•décembre 13, 2009 • 3 commentaires

Voici un extrait de Women de Charles Bukowski, que je viens de terminer. Il n’y a pas de véritable récit dans ce livre, qui raconte la vie du poète Hank Chinaski (double fictionnel de Bukowski) qui se résume à boire, baiser, boire, baiser, boire, boire, ne plus arriver à baiser, arrêter (pour un soir) de boire, re-baiser, boire, boire, baiser, etc. On avouera tout de suite que le procédé est légèrement répétitif (!), mais on se laisse prendre par l’écriture du ‘dirty old man’, comme il se définissait lui-même. La véritable histoire est contée en filigrane, le long des récits in extenso des cuites et parties de jambes en l’air de Chinaski: c’est le récit de la montée vers la célébrité du poète Chinaski, célébrité tardive car elle commence alors qu’il a déjà cinquante ans bien sonnés, mais qui lui apporte de l’argent (pour acheter de l’alcool) et surtout des femmes, qui viennent à lui comme par enchantement. C’est aussi l’histoire d’une obsession destructrice qui est contée dans ces pages, car Chinaski sabote finalement toutes ses relations à cause de son appétit féminin inextinguible. Seule la fin laisse entrevoir un changement possible, lorsque dans le dernier paragraphe Hank récupère un vieux matou des rues, et lui donne du thon et de l’eau. Ce vieux matou, c’est un double de Chinaski lui-même, et le changement de l’alcool à l’eau, de l’eau-de-vie à l’eau de la vie en somme, amorce le processus de dressage dont même Chinaski avait dans le fond besoin…

« I was sentimental about many things: a woman’s shoes under the bed; one hairpin left behind on the dresser; the way they said, « I’m going to pee… »; hair ribbons; walking down the boulevard with them at 1:30 in the afternoon, just two people walking together; the long nights of drinking and smoking, talking; the arguments; thinking of suicide; eating together and feeling good; the jokes, the laughter out of nowhere; feeling miracles in the air; being in a parked car together; comparing past loves at 3 AM; being told you snore, hearing her snore; mothers, daughters, sons, cats, dogs; sometimes death and sometimes divorce, but always carrying on, always seeing it through; reading a newspaper alone in a sandwich joint and feeling nausea because she’s now married to a dentist with an IQ of 95; racetracks, parks, park picnics; even jails; her dull friends, your dull friends; your drinking, her dancing; your flirting, her flirting; her pills, your fucking on the side, and her doing the same; sleeping together… »

Women, p.227

Charles Bukowski, Women, Ecco, 9.94.

Femmes, alcool, courses et… triage de lettres. Le (non-) sens de la vie selon Bukowski.

•décembre 6, 2009 • Laisser un commentaire

« It’s not a new story about how women descend upon a man. »

Charles Bukowski, Post Office, p.143

Post Office est très certainement le roman le plus connu de l’écrivain américain Charles Bukowski, roman qui l’a propulsé à un niveau de renommé international, et qui en a fait de lui l’un des écrivains les plus copiés et (donc) influents des quarante dernières années. Le roman conte la descente aux enfers personnels de Hank Chinaski, double littéraire de l’auteur, qui passe son temps à boire, baiser et jouer aux courses, et dont la faute (une quasi hamartia, puisque Chinaski avoue dès les premières pages s’être engagé pour rencontrer des femmes en leur donnant leur courrier et ainsi get into their pants!) fut de s’engager (par deux fois) dans les services de la Poste. Tiraillé entre les feux croisés de chefs de service tyranniques, de femmes plus ou moins fatales, et d’alcool toujours plus fort, Chinaski tombe progressivement dans l’engrenage d’une administration devenue folle, et qui détruit les hommes qui travaillent pour elle, les soumettant à des conditions de travail impossibles à tenir.

Bukowski réussit à transformer sa propre expérience dans les services de la Poste californienne en métaphore quasi-kafkaïenne de la structure aux règles d’airain qui brise un homme. Mais Chinaski, à la différence des personnages de Kafka, préfère quand même l’alcool et les femmes à la torture mentale et à la dépression, ce qui donne un ton très humoristique à certains passages du livre (la citation de Uncut sur la couverture: « One of the funniest books ever written » est tout de même exagérée!).

Charles Bukowski, Post Office, Ecco, 9,94 euros.

Bref, Post Office est à lire en tant qu’introduction à l’oeuvre de Bukowski, auteur influent s’il en est, puisque le dernier en date de ses avatars est le héros de la série Californication, Hank Moody (référence à Hank Chinaski), sorte de Bukowski light, dont la chaîne Showtime a édité le best-seller fictionnel God Hates Us All, qui est une déception en soi, car si dans la série ce bouquin est un hit littéraire qui couronne l’écrivain de talent Hank Moody, le véritable livre est assez pauvre, en style comme en humour. Il est intéressant de voir que c’est la première fois qu’on édite le livre fictionnel d’un auteur fictionnel, mais ça s’arrête là.  A éviter donc.

Hank Moody, God Hates Us All, Showtime, 10,66 euros.

Michel Onfray, ou la suspension de la pensée

•décembre 5, 2009 • Laisser un commentaire

Voici un article écrit par un ami à moi sur Michel Onfray, philosophe médiatique dont vous avez peut-être (ironie, ironie quand tu nous tiens) entendu parler. L’adresse du blog original se trouve après l’article, et j’invite tous les lecteurs de ce blog à y faire un tour (et même deux).

Jonathan

PS. Mon titre d’article est volontairement polémique, pas besoin de pousser des cris d’Onfray.

« Michel Onfray et la suspension

Au fur et à mesure que je le fréquente à la lecture de ses livres, Michel Onfray est un personnage (non pas une personne dont je ne saurais juger: on ne perçoit la personne qu’à travers son masque d’auteur, bien que le clivage narrateur/auteur tende beaucoup à s’estomper chez lui) qui m’est de plus en plus sympathique. Déjà, en voyant son parcours qu’on peut, pour le moins, qualifier de courageux: démissionner d’un poste de prof de philo pour fonder une université libre (celle de Caen, en l’occurrence) ne doit pas être une décision facile à prendre, et marque un certain courage: il faut être sûr de son coup pour faire un truc pareil. Respect.

Ensuite en le lisant. J’avoue 1/ne pas avoir tout lu, et 2/ne pas avoir toujours terminé les livres que j’ai commencés (le traité d’athéologie, notamment, m’est tombé des mains). Mais son écriture est toujours d’une grande clarté, oscillant entre désir d’être compris du vulgus pecum (expression qu’il doit détester, je pense) et érudition très précise. Manifestement, Onfray a lu, beaucoup lu et beaucoup réfléchi à ce qu’il lisait, de manière on ne peut plus personnelle.
Se dégage de ses livres (ceux que j’ai lus, pour le moins) une sensibilité à fleur de peau, une capacité à intégrer dans sa pensée des éléments qui a priori ne font pas l’objet d’une conceptualisation, à concilier le paysan et le philosophe afin d’embrasser dans sa philosophie une sorte de totalité réconciliant corps et âme. Son petit bouquin sur le Sauternes, par exemple, est éloquent à cet égard, on y sent une grande influence de Bachelard, on croirait presque lire le sixième volume de la suite de livres que l’épistémologue avait consacrés aux éléments, sans néanmoins la plume géniale de son illustre prédécesseur. Ne fait pas du Bachelard qui veut. Se dégage parfois également, et c’est cela qui me le rend encore plus sympathique, une certaine mauvaise foi, en particulier dans ses écrits philosophiques. Toute pensée globalisante, systématisante si j’ose dire, passe nécessairement par une sorte de réduction, d’assimilation des faits, des textes et des images. Et cela est systématique chez lui, au point parfois de ne pas le sentir toujours très à l’aise dans son propos. Non. Ou plutôt d’une certitude tellement inébranlable dans sa philosophie du corps, à tel point que c’est le lecteur qui a tendance à décrocher et à vouloir se sortir de ce discours si univoque, lequel est si convaincu, si ferme qu’il nous met parfois mal à l’aise.


Et encore, ce n’est pas tout à fait ça. La pensée de Michel Onfray, et c’est pour cela que le terme de « mauvaise foi » me venait, est redoutablement incisive avec tous ceux qui ne sont pas d’accord avec Michel Onfray. Voilà c’est ça. Ce spécialiste de Nietzsche manie le discours avec une telle virtuosité (Sarkozy en avait d’ailleurs fait les frais: bien joué Michel) qu’il devient, pour ainsi dire, difficile de discuter avec lui intellectuellement, il propose une pensée sans faille, sans porte de sortie en quelque sorte. Et cela est tellement récurrent qu’on n’en a même plus envie de laisser tomber, on se laisse prendre dans une sorte de second degré car, après tout, ses arguments, même s’ils ont parfois un petit goût de déjà lu, sont quand même bien structurés, argumentés, révélateurs d’une pensée en continuel mouvement. Et c’est cela qui me plaît le plus chez Onfray: sa capacité à faire partager le mouvement de sa pensée. De sa pensée et de ses goûts, comme en témoigne l’ouverture de son université du goût ou l’étendue des domaines sur lesquels il écrit et dont il parle.

Une pensée en suspension, finalement. Le mot m’est venu en lisant son deuxième volume de sa contre-histoire de la philosophie, dont Onfray a eu le bon goût de la faire paraître en livre de poche, contrairement à d’autres bouquins que je n’achèterai qu’une fois qu’ils seront sortis dans des collections de ce genre (le Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, par exemple). Onfray a un tic d’écriture qui m’insupporte, qui m’a toujours insupporté en littérature: les points de suspension. Ils me paraissent d’autant plus condamnables en philosophie que ce domaine de la pensée doit laisser le moins possible de zones d’ombre, de sous-entendus, de choses non-dites et que le lecteur doit deviner. Et pourtant ils sont systématiques, on en trouve au moins à deux reprises à chaque page. Ca fait un petit effet « je n’en dis pas plus, vous avez tout compris, c’est édifiant, même pas la peine que je précise », et ça, surtout chez un philosophe -je me répète-, ça m’agace terriblement. Prenons une page, vraiment, au hasard: « Epicure fournit un arsenal capable de mettre à mal le christianisme au pouvoir en offrant une métaphysique, une éthique, une sagesse, une politique de rechange. Péché mortel pour des philosophes… », ou encore « Jean enseigne que naître de Dieu empêche d’être souillé par le péché car en chacun reste toujours la trace de la divinité ? Le Libre-Esprit conclut que la grâce subsistent et que les actes comptent pour rien, jamais… » Dieu que ça m’agace. Procédé rhétorique, je veux bien, pratique aussi car il évite des digressions qui augmenteraient le volume du livre d’un bon tiers. Mais il reste que c’est prodigieusement agaçant car on s’en lasse. Les points de suspension d’Onfray n’ont pas la violence de ceux de Céline, de sorte qu’on en a assez vite marre. Ce tic, enfin, est récurrent dans ses textes historiques et philosophiques, on ne le trouve quasiment plus dans des textes plus personnels, comme celui cité plus haut ou le très beau petit livre Le Corps de mon Père, lu sur les conseils d’une aficionada et que je vais probablement faire lire à mes troisièmes. Ecrire démocratiquement. Une qualité qui rend tous les auteurs sympathiques, celui-ci d’autant plus, malgré les remarques que j’ai faites. »

Source: http://arnheim.canalblog.com/archives/2009/12/03/16015726.html

La rupture selon Matzneff

•décembre 4, 2009 • Laisser un commentaire

Je viens de finir le beau livre de Gabriel Matzneff (décidément, quelle plume!) intitulé De la rupture. L’élégance de la prose n’y dispute qu’à la clarté des idées, la profondeur des réflexions et la richesse des références (volontairement tirées de la Bible ou des grands auteurs de l’Antiquité). Ce volume est un essai, ou plutôt un petit manuel consacré à la rupture sous toutes ses formes (rupture amoureuse, divorce, mort (qui est une rupture d’avec la vie)) et Matzneff devient, le temps d’une lecture, notre « professeur d’égoïsme », tel qu’il se définit lui-même. Ainsi, nous apprendrons comment rompre, comment réagir après une rupture, voire même comment écrire une (belle) lettre de rupture à l’être auparavant aimé (avec modèles de lettres en annexes du livre!).

Ecrit à son filleul, mais valable pour tout lecteur avide d’en savoir plus sur la rupture, ce livre éblouit par un style éclatant, un esprit et un style limpides, et un humour sûr. Je ne saurais trop en conseiller sa lecture, du moins pour que chacun soit prêt à affronter ce phénomène qui nous atteint tous un jour ou l’autre, et qui en définitive nous fera rompre, lorsque l’hiver aura fini d’étouffer nos dernières braises, de cette vie tant chérie.

Gabriel Matzneff, De la rupture, Rivages poche, 12,31 euros.

Les livres qui m’ont marqué (1): Le tunnel d’Ernesto Sàbato

•novembre 14, 2009 • Un commentaire

Premier livre de la trilogie romanesque d’Ernesto Sabato, Le tunnel est l’histoire d’une obsession meurtrière du peintre Juan Pablo Castel pour Maria Iribarne, femme dont il tombe éperdument amoureux lors d’une exposition de ses toiles. On sait dès la première page que Castel tuera Maria Iribarne, mais nous ne savons pas pour quelle raison. Le meurtrier fait le récit des évènements qui l’ont conduit à assassiner la femme qu’il aimait (et la seule personne qui comprenait ses toiles, selon lui) de façon ‘objective’: le lecteur se rend vite compte que Castel et son récit sont tout ce qu’il y a de plus subjectifs; le récit commence en effet par une prétérition: « Il suffira de dire que je suis Juan Pablo Castel, le peintre qui a tué Maria Iribarne; je suppose que le procès est resté dans toutes les mémoires et qu’il n’est pas nécessaire d’en dire plus sur ma personne. » Tout le reste du roman se concentrera à décrire la personnalité tortueuse et paranoïaque de Castel.

Il est intéressant de voir que Castel est attiré par Maria parce qu’elle voit un détail dans une de ses toiles que personne d’autre n’a vu, et qui lui l’obsède, car il ignore pourquoi il l’a peint. Pensant que tous les deux partagent quelque chose de commun, qu’il avaient ‘vécu dans des galeries ou des tunnels parallèles’ (p.134), qu’ils étaient ‘des âmes semblables suivant un rythme semblable’ (p.134), il cherche à la retrouver pour qu’elle s’unisse à lui, corps et âme: Castel est en effet avide d’absolu, d’une relation absolue entre lui et Maria. Il ne supporte pas qu’elle le quitte, ou tout simplement qu’elle rentre chez elle. Lorsqu’il s’aperçoit qu’elle est mariée à Allende, un vieil aveugle, commence la première désillusion, et le début de sa paranoïa maladive qui le conduira à assassiner la femme qu’il aime. Mais l’aime t-il vraiment? Dans le fond, Castel ne s’est intéressé à Maria que parce qu’elle s’intéressait à ses toiles, donc à lui-même, et qu’elle pouvait lui accorder une réponse au détail de sa peinture qu’il ne comprenait pas. Nous nous rendons également compte que Maria n’a été fasciné par la toile que parce qu’elle retrouvait dans le détail en question (une jeune femme qui regarde la mer par une fenêtre) qu’un reflet de sa propre vie (p.106).

Ainsi, et paradoxalement, ces deux être qui pensaient s’unir parce qu’ils se reflétaient chacun l’un en l’autre (Castel cherche la réponse de sa peinture chez Maria qui semble avoir la réponse; Maria qui croit trouver un écho de sa vie dans l’oeuvre de Castel), en réalité ne pensent chacun qu’à eux-mêmes. Le tunnel est le roman de l’incommunicabilité: Castel restera pour toujours dans son tunnel, coupé du monde et ne trouvera jamais cette ‘âme semblable’ qu’il croyait avoir trouvé dans Maria, et que seul un ‘mur de verre’  séparait de lui. Le livre fonctionne ainsi comme une mise en abîme de cette métaphore de Castel: en pénétrant dans le livre, le lecteur pénètre aussi dans le tunnel intime de Castel, et découvre ses obsessions, ses jalousies morbides, sa misogynie et misanthopie. L’oeuvre d’art est ainsi présentée tacitement comme le seul remède contre l’incommunicabilité – mais, dans le cas de Castel, l’écriture ne vient qu’après que l’histoire fut terminée et que la violence ait fait son oeuvre destructrice.

Il y aurait tellement d’autres choses à dire (la relation de doubles entre Castel et Hunter, le dernier mot du roman (‘hermétiques’), la perte du principe de réalité dans le roman, le lien entre ce livre et les deux romans suivants, et bien évidemment le motif de la vue (l’aveugle Allende et la myope Mimi)) que l’on ne pourrait jamais s’arrêter de gloser sur ce monument de la littérature argentine  et mondiale. Le tunnel est décidément une lecture essentielle, tout comme les deux autres romans de Sabato, Héros et tombes et L’ange des ténèbres, dont je traiterai dans deux prochains articles.

Quelques livres lus récemment…

•octobre 14, 2009 • Laisser un commentaire

Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable, de Romain Gary (Emile Ajar).

Gary signe un récit désespéré mais rempli d’humour sur la déchéance virile d’un homme, qui, aveuglé par la perte progressive de ses capacités sexuelles, devient obsédé par la performance et pense à se supprimer, oubliant que la femme qu’il aime ne raisonne pas comme lui… Un beau roman sur l’amour et la psyché masculine (peut-être maintenant dépassé par le … Viagra?!?).

Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce, de Roberto Bolaño et A.G. Porta

Traduction en français d’un des premiers romans de Bolaño, écrit à quatre mains avec A.G. Porta, Conseils… est une sorte de road-book barcelonais dans lequel un couple meurtrier s’abîment progressivement dans les bas-fonds du crime. Angèl est un jeune musicien fan de James Joyce (il souhaite écrire un roman joycien, il se surnomme Dédalus, … etc.) mais quand il rencontre la sud-américaine Ana, sa vie bascule dans la violence.  Sorte de brouillon de l’oeuvre bolanesque à venir, Conseils… a en germe tout ce qui fit le succès littéraire de Bolaño. A lire.

« Le motif du choix des trois coffrets », de Sigmund Freud, in L’inquiétante étrangeté.

J’ai relu récemment « Le motif du choix des trois coffrets » (dans L’inquiétante étrangeté) et je dois avouer que si à la première lecture, je ne fus pas vraiment convaincu par l’auteur, à la deuxième lecture, certaines remarques me semblent effectivement pertinentes. Freud commence son article par le récit de deux scènes de Shakespeare qui l’ont marqué et qu’il met en lien: la première, tirée du Marchand de Venise, est la scène du choix entre trois coffrets, l’un d’or, l’autre d’argent, le dernier de bronze. Celui qui choisit le coffret de bronze obtient la main de la jeune fille du marchand, comme pour dire que la véritable valeur n’est pas dans l’apparence, mais à l’intérieur des choses. Tout se complique quand Freud relie cette scène à la première scène du Roi Lear, lorsque le vieux roi exige que ses trois filles concourent en éloquence pour lui dire leur amour, et que Cordélia se tait. Freud fait ici un lien entre les coffrets et les femmes, et finalement entre la dernière femme et la Mort. Belle et classique analyse mythologique, « Le motif… » est une lecture essentielle pour n’importe quel étudiant en littérature.