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Eloge de la médisance: l’Hystéricon de Christophe Bigot

« Méchantes histoires à propos de gens charmants » ou « charmantes histoires à propos de gens méchants », voilà comment le sarcastique narrateur du second roman de Christophe Bigot résume (p.26)  le livre qui va suivre. L’Hystéricon, de par son titre, pose une double orientation. Tout d’abord, le lecteur érudit (ou qui a simplement une quelconque culture littéraire*) comprendra immédiatement la référence au Satyricon, mais aussi au Décaméron de Boccace et à l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Comme dans les oeuvres de Boccace ou Marguerite de Navarre, dix personnages, qui sont en fait dix archétypes représentants notre société, sont artificiellement bloqués dans une maison, loin de tout, et ne trouvent comme passe-temps que celui de se raconter des histoires. Dix nuits, dix personnages, dix histoires, dix pastiches: Dostoïevski, Laclos, le conte de fée, le roman policier, … etc., Christophe Bigot s’amuse en nous racontant des histoires (« le plus vieux passe-temps du monde » p.26), mais aussi en nous montrant la vanité des relations humaines et de la jeunesse d’aujourd’hui. Chacun des personnages se définit en effet par les plus vils des défauts humains: l’arrogance, l’orgueil, le mensonge, la fatuité… qui aboutiront à des affrontements entre les personnages, et au choix final d’un bouc émissaire, victime de la violence commune.

Christophe Bigot

C’est ainsi qu’on peut comprendre l’autre piste donnée par le titre, celui de l’hystérie. Etymologiquement, le mot se rattache à utérus: selon Platon, l’utérus est un animal vivant à l’intérieur de la femme, et désirant un enfant. Si elle ne le lui donne pas, il bouge dans son corps et provoque les symptômes hystériques. Dans le roman, des tensions sexuelles existent entre certains personnages et nourrissent la jalousie d’autres. Au fur et à mesure que les jours passent et que les récits se suivent (sans se ressembler), la maison où sont réfugiés les personnages est atteinte d’une hystérie grandissante (le mot est prononcé plusieurs fois), et les débats qui suivent les récits des personnages ne font rien pour calmer cette hystérisation collective.

Le processus d’hystérisation collective a été montré bien avant ce roman, à la télévision, lors d’émissions de télé-réalité du genre Big Brother. L’Hystéricon est ainsi un Décaméron à l’heure de Big Brother (un « roman-loft » selon les Inrocks). Mais pas seulement; on ne peut réduire ce livre à une critique de la télé-réalité comme le fait allègrement Elisabeth Philippe. Plusieurs intrigues secondaires et parallèles apportent une autre interprétation du roman. Tout d’abord, il y a la situation-miroir de nos personnages coincés dans une maison bretonne: au même moment, Les prisonniers, une émission de Real TV est diffusée sur une grande chaîne. Deuxièmement, la société française fait face à une grève sans précédent qui aboutira à un affrontement violent entre le Pouvoir et les syndicats. Ces deux subplots sont à penser en même temps, car ils représentent, chacun à leur manière, une obsession française. Cette obsession, c’est celle de l’apparence. Les personnages ‘gaucho-révolutionnaires’ du roman, Ludivine et Hugues, sont finalement plus motivés par leur apparence de révolutionnaire que par le vrai fond de la révolution. Hugues, fuyant la maison pendant la grève, est arrêté par des policiers qui le molestent; revenant la queue entre les jambes à la demeure d’où il n’aurait jamais dû partir, il initie un changement personnel en se conformant aux ‘diktats bourgeois’ de la société qu’il décrie tant. Parallèlement, un des Prisonniers fait le mur pour participer à la ‘révolution’ et meurt dans des circonstances troubles. Là encore, la réaction populaire est artificielle, car fondée sur l’apparence: la foule vient protester devant les studios de l’émission, car ils sont persuadés que la mort du jeune candidat est un ‘coup’ de la production… Dans tous les cas, l’obsession française pour l’apparence a des conséquences ridicules et vaines.

Quelle est donc la morale ultime de ce roman, si tout est vain? Et bien, si tout est vain, il nous reste la méchanceté, la médisance, la superficialité, comme le personnage d’Amande, qui ose dire les méchancetés (sa « typologie des médisants » est une extraordinaire idée, p.445, sqq) à la face de tous. Sa ‘franchise’ sera condamnée par le groupe, pour qui elle deviendra le bouc émissaire de leur mépris.

La superficialité est le réalisme du désespoir.

Christophe Bigot, L'Hystéricon, Gallimard, 21€

*Ce qui manque apparemment aux chroniqueurs « littéraires » (sic) de M. Ruquier

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