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Iconoclastie de l’écriture: Erostrate de Pessoa

Les Dieux sont morts et le Destin est muet.

Fernando Pessoa, Erostrate, p.121

Fernando Pessoa par Almada-Negreiros

Erostrate est un petit essai de l’écrivain portugais Fernando Pessoa, portant sur « le destin de l’oeuvre littéraire » (p.9). L’éditeur nous informe préliminairement que cet essai (inachevé) a probablement été composé en 1925, mais seulement édité pour la première fois en 1973, de façon posthume. Pessoa nous parle de l’oeuvre littéraire, mais aussi des conditions grâce auxquelles un homme accède à la célébrité et à la reconnaissance de son oeuvre. Pour expliquer ces conditions, Pessoa créé des catégories mentales qui expliquent la nature d’un artiste: le génie, le talent et l’esprit. Ces catégories ne sont pas sans s’influencer entre elles, et c’est justement le bon mélange qui fait que par exemple, un génie ne restera pas cloisonné dans l’intelligence pure, mais s’il a du talent, saura organiser son génie, afin de le transmettre, et transcender son oeuvre.

Cette étude passionnante (et totalement subjective de la part de Pessoa) est placée, de par son titre, sous la figure tutélaire d’Erostrate. Erostrate était l’incendiaire du temple d’Artémis à Ephèse en 356 av. J.C. Soumis à la torture après sa capture, il avoua avoir commis son crime « afin que la destruction d’un si magnifique ouvrage répandît son nom dans tout l’univers » (Valère Maxime, Dits et faits mémorables, VIII, 14, 5.). Ainsi, Erostrate commit un crime afin de devenir célèbre – et il y réussit, puisque, plus de 2000 ans plus tard, on parle encore de lui… Ce qui est intéressant dans le choix d’Erostrate l’est encore plus dans le traitement de cet exemple par Pessoa dans son essai; en effet, hormis le titre et un chapitre consacré à l’incendiaire grec (chapitre 2), dans lequel Pessoa raconte le nefas d’Erostrate et fait un parallèle entre l’incendie de la divinité et le rituel d’initiation blasphématoire des Templiers (détruire l’idole pour mieux la servir), hormis ces occurences, Erostrate est absent du reste de l’essai. Pessoa ne disserte pas sur Erostrate; il erostratise ses lectures d’autres auteurs, il détruit les idoles. Pessoa conceptualise immédiatement le comportement d’Erostrate et l’applique, sans tarder. Pour l’auteur portugais, Erostrate est devenu « grand par le pouvoir de [son] individualité » (p.15), il est allé au-delà de sa passion, de son amour pour la déesse dont il a détruit le temple, mais s’est assuré ainsi l’immortalité.

Pour Pessoa, un auteur doit être Erostratien, et il l’est lui-même dans cet essai, dans lequel il parle des artistes dont il admire le génie (Shakespeare, Milton) et ceux qu’il désacralise (Shaw, Edgar Wallace, …). Et en bon Erostratien, Pessoa, durant la grosse centaine de pages de cet essai, nous parle avant tout de lui-même, et de son envie de célébrité, c’est-à-dire de postérité. Fernando Pessoa est mort pauvre et inconnu du grand public à Lisbonne en 1935, seulement pour être découvert après sa disparition et devenir l’auteur portugais le plus important du XXème siècle. Il entre alors dans une des catégories qu’il a lui-même inventées: le génie se manisfestant comme étant « une inadaptation à l’environnement » (p.45), plus le génie est en avance sur son époque (son « environnement »), moins il sera reconnu par ses contemporains; seules les générations futures, reconnaissant en lui un précurseur, le porteront aux cîmes de la renommée universelle (p.50): ce fut exactement le destin particulier de Pessoa.

La morale de cet essai, si morale il doit y avoir, est plutôt une voie à suivre: un auteur doit être Erostratien, il doit incendier les idoles, de l’espèce de celles qui peuplent les rayons de librairie, il doit être iconoclaste, dans tous les sens du terme, même si pour cela il doit mettre à mal son amour pour ces idoles. C’est à ce prix-là que s’acquiert non seulement la célébrité, mais aussi la reconnaissance.

Fernando Pessoa, Erostrate, Ed. Minos La Différence, 7€

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  1. manu
    juin 12, 2011 à 11:41

    je confirme érostrate de fernando pessoa et une lecture plus que intéressante. il mettait à cette époque le doigt sur un syndrome qui connait aujourd ‘hui son apogée, celui de l’ accès vers la célébrité

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