Accueil > Théâtre > Brave New Stage: Tempête! d’après Shakespeare, adapté et mis en scène par Irina Brook

Brave New Stage: Tempête! d’après Shakespeare, adapté et mis en scène par Irina Brook

Lorsque vous entrez dans le théâtre des Bouffes du Nord, au milieu des ruines grises des colonnes et de la scène rouge passé, alors que vous allez vous asseoir sur votre siège beige (numéro E 19 ou E 17), alors que vous pensiez être en avance, un personnage est déjà sur la scène de sable qui représente cette île magique qu’avait inventée Shakespeare. Prospéro, assis à une table, s’occupe à dessiner une grâce ou un quelconque pentagramme sur un parchemin. Au fur et à mesure que les spectateurs entrent et s’assoient, le magicien continue son dessin ésotérique jusqu’à complétion, puis le range avec les autres parchemins et enfin salue l’image encadrée d’une main alchimique, dont l’oeil unique perce le public qui lui fait face. Prospéro continue ensuite sa vie, comme il le ferait s’il n’y avait pas d’autre personnes autour de lui; il se prépare à manger une omelette.

Prospéro, Miranda et Fernando. ©Patrick Lazic

On pourrait raisonnablement avoir peur, au tout début, que la pièce sombre dans une parodie vaine de Shakespeare (que ne ferait-on pas pour ne pas être classique!?), surtout lorsque Prospéro est transformé, non pas en ancien roi de Naples, mais en ancien roi de la… pizza (!) et que son frère lui a volé son grand restaurant… mais ce n’est pas le cas. Bizarrement (et comiquement), dès le début de la pièce (et jusqu’à sa fin), la magie et la cuisine sont entremêlées:  comme si ces deux choses participaient de la modification du réel. Prospéro, avec l’aide d’Ariel, l’esprit aérien qu’il a délivré et qui est son assistant (bizarrement sous les traits d’un jeune homme dans cette adaptation), envoie la tempête sur le bateau de son frère ennemi et le fait s’échouer sur l’île, tout cela grâce à la magie; mais Fernando réussit le test que Prospéro exige de lui (préparer les pâtes aux moules façon Prospéro) par un tour de magie, et gagne ainsi l’amour du vieux magicien (et pizzaïolo) en sus de celui de sa fille, Miranda.

Ainsi, Irina Brook évite le piège trop grossier de l’interprétation parodique de la romance shakespearienne,  tout en gardant la légèreté des blagues que s’envoient les personnages (même dans le texte original) mais en les réactualisant. Brook est finalement plus près du théâtre shakespearien original que bien de représentations classiques: en effet, le théâtre de Shakespeare est tout sauf un théâtre classique, c’est un théâtre essentiellement impur. Le mélange des genres qu’opère Brook est donc pertinent; durant 1h30, le spectateur a la chance d’assister à une pièce de théâtre, un pantomime, un karaoké, la performance d’un crooner (Ariel), des tours de magie, etc. Les trouvailles de Brook sont de véritables pépites: la tempête en elle-même, la remontée dans le temps d’Ariel, la vision du passé accordée à Miranda par son père Prospéro, pendant laquelle vision les limites de la scène se brouillent et les spectateurs deviennent les clients du restaurant perdu de Prospéro…

La tempête orchestrée par Prospéro et Ariel. ©Patrick Lazic

Tempête! n’est pas que comique, au contraire. On a l’impression que le comique est utilisé dans la mise en scène comme un moyen d’apprivoiser le public, de créer un terrain favorable pour que les scènes de la fin de la pièce, particulièrement fortes et chargées en émotion (La tempête est la romance du pardon, après tout), aient plus d’impact sur le public. Le comique prend fin lorsque Prospéro brise son bâton de mage, et lorsque la magie quitte le monde de l’île, comme si le songe prenait fin et la réalité (la violence, la trahison, mais aussi le pardon, l’amour) revenait enfin. Tempête! est aussi une pièce sur le réel et ses modifications (la magie, la cuisine, l’humour), et surtout le retour du réel et la fin des illusions. Beau et ambitieux pari que Brook et sa troupe ont pris, et heureusement, ont réussi pleinement. A (vite) aller voir.

Tempête! d’après Shakespeare. Adaptation et mise en scène: Irina Brook

Avec : Hovnatan Avedikian, Renato Giuliani, Bartlomiej Soroczynski, Scott Koehler, Ysmahane Yaqini

Du 26 mai au 19 juin 2010, 30€

Publicités
  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :