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L’intrigue sert-elle à quelque chose?

L’intrigue sert-elle à quelque chose? Cette question, saugrenue peut-être au commun des mortels, est ce qui ressemble le plus à la tarte à la crème de la réflexion sur la chose littéraire, et cette question en appelle automatiquement une autre, qui est son corollaire: n’y a-t-il que le style qui soit important?
Autant évacuer tout de suite l’opposition binaire style/ intrigue: oui, la littérature gît dans le style de l’auteur, dans son écriture. Sans style, point de salut dans les Lettres, n’en déplaise aux best-sellers ultra-populaires tels que Bernard Werber ou autre Guillaume Musso, qui, eux, pour le coup, se complaisent dans une ‘littérature’ qui ‘raconte une histoire’, c’est-à-dire qui favorise l’intrigue aux dépends du style.
Sans style, pas de littérature. Nous sommes d’accord. Après tout, y a-t-il intrigue qui soit originale? N’importe quel lecteur avisé ou étudiant en Lettres ou Langues sait très bien que l’humanité raconte les mêmes histoires depuis 5000 ans… Jalousie, vengeance, mort, amour, hubris, voilà les thèmes éternels de l’Homme, et on peut les retrouver dans les livres les plus vieux au monde, tels que l’Epopée de Gilgamesh ou la Bible.
L’intrigue, ce fil rouge qui permet à l’auteur de tisser ses textes (< lat. textus: tissu), est souvent accusé de n’être qu’un fil blanc… Qu’importe l’histoire puisque nous connaissons déjà, nous lecteurs avisés, ce qu’il va plus ou moins arriver? Comme le disait l’auteur anglais Jeannette Winterson lors du Guardian Book Club qui lui a été consacré (2007):

« There’s only three possible endings to any story: revenge, tragedy and forgiveness. Those are the three endings. You have to choose. »

« Il n’y a que trois fins possibles dans une histoire: la vengeance, la tragédie et le pardon. Voilà les trois fins. Il faut choisir. » Le mot important ici est bien choisir. Car c’est l’auteur qui fait le choix, non seulement du style qu’il utilise, mais bien de l’intrigue qu’il met en forme dans son texte. Peut-on réellement sous-estimer un choix aussi important que celui de l’histoire au profit du style seul?

Alors, l’intrigue est-elle superflue?
Soyons clairs, c’est un vieux débat. Toute l’Ecole du Nouveau Roman était en réaction contre « l’histoire » des romans. Robbe-Grillet, dans Pour un Nouveau Roman, rejette l’idée de l’intrigue (mais aussi des portraits psychologiques, et même de personnages). Non pas que la critique de Robbe-Grillet fût originale en son temps: après tout, il fallait simplement lire Kafka ou Joyce pour savoir que le roman est un genre protéïforme, et qu’on en fait ce qu’on en veut, et très honnêtement, le Nouveau Roman a donné naissance à quelques uns des textes les plus illisibles de la littérature française (citer Robbe-Grillet serait cruel…).
Ne privilégier que le style aboutirait à une sorte de littérature byzantine, tout en arabesques et enluminures, en dorures et vitraux aveuglants, mais qui ne cachent derrière leur beauté qu’un désert, à perte de vue. Même si les intrigues sont les mêmes depuis que l’Homme raconte des histoires, elles permettent de structurer l’ensemble romanesque, et aussi apportent une profondeur, au sens pictural du terme, au style.
De plus, l’habileté d’un auteur se jauge non pas seulement à sa capacité à forger de jolies phrases, mais également à réécrire des histoires que nous connaissons déjà, mais d’une façon renouvelée, sans même que l’on s’aperçoive de ce qu’il fait. Le style vient s’ajouter à cette maîtrise structurelle et donne au texte sa qualité littéraire: il faut arriver à penser au style et à l’intrigue ensemble, et non plus séparément.
N’oublions pas, enfin, que le premier rôle d’un écrivain est de raconter une histoire, et pas de se masturber mentalement avec des jeux de mots ou du pseudo-style. C’est exactement ce que les Français ont oublié, à l’inverse des Anglo-Saxons ou des Hispaniques, qui n’ont rien perdu de leur qualité littéraire alors qu’un appauvrissement de l’imagination en littérature française est incontestable aujourd’hui.

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