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En réponse à l’article de Pierre Jourde « Shakespeare, ce rital »

février 23, 2016 Laisser un commentaire
Shakespeare authorship

« Who was Shakespeare? » « Who cares? »

On prête souvent à Woody Allen cette phrase d’Alphonse Allais: « Shakespeare n’a jamais écrit ses pièces, elles ont toutes été écrites par quelqu’un qui portait le même nom que lui. »

Cette vraie/ fausse citation résume à elle seule le « débat » qui fait rage dans l’esprit de ceux qui doutent de l’identité de William Shakespeare. Donc, après le Comte d’Oxford, Edward de Vere, le « nouveau » favori des conspirationnistes est John Florio. Je mets « nouveau » entre guillemets, car si l’ouvrage est traduit aujourd’hui en France, l’idée est loin d’être neuve.

Encore une fois, on nous ressert les mêmes arguments: il n’est pas possible qu’un fils de gantier soit Shakespeare, etc. – notons au passage qu’on ne s’interroge jamais sur la supposée réelle identité de Marlowe, fils de cordonnier, ou de Ben Jonson, fils de maçon, maçon lui-même, et beaucoup plus fin lettré que son ami et rival William Shakespeare, dont il aimait à se moquer: il disait que Shakespeare « knew little Latin, and even less Greek » – peu de latin, et encore moins de grec. Mince, ça ferait tache s’il parlait d’un aristocrate ou d’un homme de cour, ça, non? Les conspirationnistes se taisent.

Car Shakespeare doit être parfait. Exeunt, ses défauts (followed by a bear). Son sang qui n’est pas bleu. Son manque (soi-disant) de culture. Son obsession pour l’argent. Sa géographie plus poétique que réaliste (il n’y a pas de mer en Bohème, contrairement aux indication scéniques de The Winter’s Tale). Quand nous lisons sous la plume généralement plus incisive de M. Jourde que « L’Italie est obsédante dans l’œuvre de Shakespeare, qui l’évoque avec une précision dans la connaissance de la culture, des lieux et des dialectes difficile à imaginer pour quelqu’un qui ne la connaîtrait pas intimement», on se demande comment il fut possible que Prospéro, dans The Tempest, naviguât de Milan jusqu’en Mer adriatique (!), ou que Valentin, dans The Two Gentlemen of Verona, prît le bateau de Vérone à Milan (si les canaux de Milan ont permis de communiquer entre la ville et l’Italie du Nord, le Tessin et l’Adda, ils ne pouvaient, à ma connaissance, communiquer avec Vérone)… Quelle connaissance « intime » de l’Italie ! Ou pas : Shakespeare, en réalité, se prenait les pieds dans une conception de l’Italie livresque, rêvée mais certainement pas vécue.

unfortunate traveller

The Unfortunate Traveller, Thomas Nashe (1594)

Mais alors, d’où venait ce savoir ? De lectures, de récits de voyageurs (comme le roman picaresque de Thomas Nashe, The Unfortunate Traveller) : on dirait que pour les conspirationnistes, Shakespeare était une monade, une entité coupée du monde, autarcique. Comme s’il était impossible d’imaginer Shakespeare avec ses comparses, ses amis et rivaux, dramaturges, écrivains, acteurs, à la table d’une taverne dans le bouillonnant Londres de l’âge d’Or, racontant et échangeant histoires, livres, légendes réelles et inventées, récits de pays lointains – non, il faudrait se le représenter seul, caché, aristocratique, perdu dans la tour d’ivoire romantique de l’anonymat : conception séduisante pour certains, mais de fait stéréotypée.

Car ici nous voyons le retour d’un cliché de l’ère romantique : l’auteur et son double. Shakespeare l’auteur et Shakespeare l’homme. Deux personnes irréconciliables pour ceux qui ne peuvent penser l’altérité que chaque homme, pourtant, porte en lui. Il leur faut un Shakespeare qui ne soit que d’un bloc, quitte à s’accommoder avec l’idée bien moderne de la conspiration. La vérité est ailleurs, toujours ailleurs, nous disent les inspecteurs Mulder et Scully de la critique littéraire: on nous cache qui est véritablement Shakespeare. Tout comme certains voient dans 9/11 un signe que l’attentat du 11

aliens-shakespeare

Enfin une théorie plausible.

septembre était une machination du gouvernement américain (911 étant le numéro de la police aux États-Unis), les conspirationnistes voient le texte shakespearien comme un message caché à décoder: des indices auraient été glissés, ici et là, par le véritable auteur des pièces pour divulguer son identité (mais tout en la cachant). Et réciproquement, rétorquerait Pierre Dac. De toute façon, le refrain reste toujours le même. Shakespeare? C’était Francis Bacon. Shakespeare? C’était Marlowe. Vous connaissez Shakespeare? C’était certainement Edward de Vere. Vous avez dit… Shakespeare? Vous vouliez dire John Florio, non? (ad infinitum, forsit ad absurdum)

Attardons-nous sur ce dernier candidat: John Florio était un lexicographe et homme de cour d’origine juive et italienne. Sa famille, protestante, avait fui l’Angleterre de Marie La Sanglante, qui avait rétabli le catholicisme et qui, lors de son règne qui dura cinq années, fit exécuter plus de 280 dissidents religieux. Notons tout de suite qu’il est commun dans les études shakespeariennes de se demander si le Barde de Stratford n’était pas un closet Catholic, un catholique qui cachait sa foi (de nombreux indices sont parsemés dans ses pièces, en faire un relevé ici serait impossible). Florio ne correspondrait pas à ce profil. De plus, la famille Florio, en fuyant l’Angleterre, s’était installée dans les Alpes italiennes. Bien loin, donc, de Milan, Padoue, Vérone, Venise, c’est-à-dire les topoï de la géographie shakespearienne de l’Italie.

Florio est connu néanmoins pour ses deux manuels d’usage de la langue, Florio’s First Fruits, which yield Familiar Speech, Merry Proverbs, Witty Sentences, and Golden Sayings en 1578 et le second tome en 1591, son travail d’éditeur pour Arcadia de Sir Philip Sidney en 1590, et bien évidemment ses traductions importantes des Essais de Montaigne en 1603 et du Decameron de Boccaccio en 1620.

Qu’il ait pu mener de front cette carrière de lexicographe, et de traducteur, et d’éditeur, plus le rôle d’homme de cour, et écrire dans l’ombre, l’œuvre dramatique entière de Shakespeare (36 pièces), plus les poèmes narratifs et les sonnets (pour faire bonne mesure), relèverait du miracle mais peut-être écrivait-il la nuit, dans sa tour d’ivoire, et qu’il n’avait pas besoin de dormir.

L’auteur et universitaire britannique Saul Frampton a, quant à lui, une autre idée des relations entre Florio et Shakespeare. Dans un article du Guardian, Frampton nous rappelle que le dramaturge de Stratford et le traducteur de Londres se connaissaient certainement (ils avaient eu le même mécène), et que Florio a peut-être (mais personne ne peut en être sûr) aidé à l’édition du premier Folio, c’est-à-dire la compilation des pièces de Shakespeare. Avant ce premier Folio, certaines pièces avaient été publiées du vivant de Shakespeare, dans un Quarto, mais certains experts se sont rendus compte, en comparant les versions de certaines pièces, pré-Folio et post-Folio, que des mots utilisés par Florio apparaissaient dans le texte shakespearien.

A défaut d’avoir écrit les pièces, Florio les a-t-il changées? Et dans quel but? Quelques pistes nous sont lancées par Frampton: Shakespeare aurait, dans plusieurs pièces, dressé un portrait satirique de John Florio, homme de cour. Par exemple dans Hamlet, via le personnage de Osric.

HAMLET put your Bonet to his right vse, ’tis for the head.
OSRIC I thanke your Lordship, ’tis very hot …
HAMLET Mee thinkes it is very soultry, and hot for my Complexion.
OSRIC Exceedingly, my Lord, it is very soultry, as ’twere I cannot tell how …
HAMLET I beseech you remember. [pointing to his hat]
OSRIC Nay, in good faith, for mine ease …

(Hamlet, 5,2)

Ici, Hamlet raille le personnage d’homme de cour incarné par Osric, dont la langue ampoulée rappelle celle du Florio de First Fruits:

G Why do you stand barehedded? you do your self wrong.
E Pardon me good sir. I doe it for my ease.
G I pray you be couered, you are too ceremonious.
E I am so well, that me thinks I am in heaven.
G If you loue me, put on your hat.

(Florio, First Fruits…)

Plus loin, Horatio déclare en parlant d’Osric que « His purse is empty already, all’s golden words are spent. » (sa bourse est déjà vide, il a dépensé tous ses mots dorés) – ces mêmes « golden words » que l’on retrouve dans le titre de l’ouvrage phare de Florio, First Fruits. Notons que ce deuxième passage disparaît dans le Folio de 1623. Censure de Florio?

Il est possible que Shakespeare se soit moqué de Florio non seulement dans Hamlet, mais également dans Love’s Labour’s Lost, grâce au personnage de Holofernes, mais également celui de Malvolio dans Twelfth Night, et bien sûr Shylock dans The Merchant of Venice, qui jouerait donc sur l’ascendance juive de Florio. De plus, selon le biographe Jonathan Bates, la Dark Lady portée aux nues (et aussi jetée dans les abîmes) par le poète des Sonnets ne serait autre que la femme de John Florio. De quoi exacerber l’ire du lexicographe, possiblement cocufié par William The Conqueror.

Alors, John Florio a-t-il pris sa revanche après la mort du Barde, en investissant le texte shakespearien du premier Folio de ses mots à lui, tels des virus qui provoquent aujourd’hui la fièvre interprétatrice de certains conspirationnistes, dont l’argument final et ultime ne se résume qu’à ne pas pouvoir accepter qu’un fils de gantier ait pu produire autant de chefs-d’œuvre de la littérature mondiale? Peut-être. Mais nous ne le saurons jamais certainement.

Pour aller plus loin et comprendre la rhétorique des conspirationnistes, je ne peux que conseiller ardemment la lecture de Contested Will: Who Wrote Shakespeare?, de James Shapiro, ouvrage définitif sur la question de la paternité de l’œuvre shakespearienne (non traduit en français).

contested will

Contested Will: Who Wrote Shakespeare?, James Shapiro (2010)

Nabokov, professeur de littérature

janvier 21, 2013 Laisser un commentaire

« In this course I have tried to reveal the mechanism of those wonderful toys — literary masterpieces. I have tried to make of you good readers who read books not for the infantile purpose of identifying oneself with the characters, and not for the adolescent purpose of learning to live, and not for the academic purpose of indulging in generalizations. I have tried to teach you to read books for the sake of their form, their visions, their art. I have tried to teach you to feel a shiver of artistic satisfaction, to share not the emotions of the people in the book but the emotions of its author — the joys and difficulties of creation. We did not talk around books, about books; we went to the center of this or that masterpiece, to the live heart of the matter. »

Nabokov, Lectures on Literature

« Lors de ce cours j’ai essayé de vous révéler les mécanismes de ces merveilleux jouets que sont les chefs-d’oeuvre de la littérature. J’ai essayé de faire de vous de bons lecteurs qui lisent des romans non pas avec le but infantile de s’identifier aux personnages, ou avec le but adolescent d’apprendre à vivre, ou encore avec le but universitaire de se vautrer dans des généralités. J’ai essayé de vous apprendre à lire des romans pour leur construction, leur vision, leur art. J’ai essayé de vous apprendre à ressentir le frisson de la satisfaction artistique, de partager non pas les émotions des personnages de fiction mais les émotions de leur auteur, les joies et les difficultés de la création. Nous n’avons pas parlé des livres, nous ne sommes pas restés à leur abord, nous sommes allés au centre de ces chefs-d’oeuvres, jusqu’au fond des choses. »

Nabokov, Littératures (Bouquins, 2012). La traduction de ce passage a été faite par moi-même.

Confessions d’un auteur à gage: la conception de l’écriture selon François B.

novembre 28, 2012 2 commentaires

Dans un récent article de Bibliobs, l’excellent site littéraire du Nouvel Observateur, on peut lire cette citation attribuée à François Bégaudeau, l’immortel écrivant d’ Entre les murs:

François Bégaudeau lui aussi aime travailler à la commande, et l’idée «d’une écriture profane, aléatoire, modulable» lui plaît.

Plusieurs choses me dérangent dans cette phrase, et elles concernent toutes la conception que se fait M. Bégaudeau soit de l’écrivain, soit de l’écriture.

Tout d’abord, le fait de ‘travailler à la commande’: M. Bégaudeau, en bon petit soldat du Néant livresque (cf. son œuvre), se définit donc comme un auteur à gage, prêt à écrire ce qu’on lui commande. Ainsi commet-il régulièrement des livres absolument dispensables, tels que Au débutParce que ça nous plaît : L’invention de la jeunesse, ou encore une nouvelle dans le recueil Noël, quel bonheur ! (1), livrant en sus çà et là sa vision profondément moderne (c’est-à-dire ironique jusqu’à la lie) de l’écrivain. Dans Tu seras écrivain mon fils, François B. nous « livre avec humour une vision décalée du métier d’écrivain » (présentation de l’éditeur). Une biographie ironique nous est donnée en prime:

François Bégaudeau tient son nom d’un des mécènes de Sophocle. Sa vocation d’écrivain lui est apparue sur la route de Saint-Gilles-Croix-de-Vie, le 6 mai 1979. Par la suite, ni une malheureuse décennie de punk-rock, ni ses escapades superficielles au cinéma, ni sa parasitaire activité critique n’ont pu le détourner de sa mission de transmettre une vision.

François B., avant et après qu’on l’a entendu parler.

Endossant les habits du père castrateur du poème de Kipling auquel le titre fait allusion, Bégaudeau veut nous faire comprendre que nous nous méprenons sur la hauteur d’esprit présupposée des écrivains. Dans un extrait, le père donne le conseil suivant: « Tu seras écrivain si tu parles comme un écrivain; si tu parles de la façon dont on estime que doit parler un écrivain ; si, répondant à une interview, tu puises dans le corpus de croyances, mythes, superstitions, qui depuis deux ou trois siècles ont érigé, sur fond de voûte céleste, une Déesse littérature. »

Voilà pourquoi François Bégaudeau écrit: il souhaite démystifier le statut de l’écrivain. Pour cela, il ne résiste à aucune facilité, aucun stéréotype: l’écrivain est, selon lui, vu comme quelqu’un qui a une ‘mission’ et dont la vocation est d’origine quasi-divine (cf. la référence à l’ironique épiphanie sur la route de Saint-Gilles-Croix-de-Vie; la « Déesse littérature »). Fariboles! Le bon peuple doit savoir! Un écrivain, ce n’est pas un surhomme, ce n’est pas une intelligence supérieure, ou quelqu’un qui aurait une ‘vision’; non, c’est François Bégaudeau.

L’homme est pour lui-même la mesure de toutes choses, disait l’autre. Je ne prendrai pas trop de risques en écrivant que la mesure prise par Bégaudeau n’est pas bien grande, au vu de sa conception de l’écrivain. Or, et ma question peut paraître bien innocente, comment accomplir de grandes choses si l’on a une conception si pauvre de l’art? Comment écrire un grand roman si l’on pense que, de toute façon, un écrivain, c’est avant tout une illusion?

Qu’en pensent les grands, ceux qui comptent? Pour Kundera, le romancier « est un découvreur qui, en tâtonnant, s’efforce à dévoiler un aspect inconnu de l’existence. Il n’est pas fasciné par sa voix mais par une forme qu’il poursuit, et seules les formes qui répondent aux exigences de son rêve font partie de son œuvre » (2). Nous sommes à des années-lumières de l’auteur à gage qui souhaite démystifier la littérature…

Allons chez Ernesto Sabato. Dans de très belles pages de L’Ange des Ténèbres dans lesquelles il pastiche les Lettres à un jeune poète de Rilke, Sabato écrit:

Si tu n’es pas capable, comme tu me le dis, d’écrire sur « n’importe quel sujet », c’est bon signe, nullement une raison de te décourager. Ne crois pas en ceux qui écrivent sur n’importe quoi. Les obsessions ont des racines très profondes et plus elles sont profondes, moins elles sont nombreuses. Et la plus profonde de toutes est peut-être la plus obscure, mais aussi la racine unique et toute-puissante de toutes les autres, celle qui reparaît à travers toutes les œuvres d’un véritable créateur (…). Les œuvres successives sont ainsi comme les villes élevées sur les ruines des cités antérieures; elles ont beau être neuves, elles matérialisent une certaine immortalité, assurée par d’antiques légendes, par des hommes de la même race, par des crépuscules et des aubes semblables, par des yeux, des traits du visage qui reviennent ancestralement. » (3)

Pas d’écriture sur commande chez Sabato, mais un travail de fond, obsessionnel: peut-être trop pour François B.? Une posture ironique est bien plus facile à tenir que celle consistant à s’interroger, se remettre en cause sans se décourager. On retrouve ce même faux détachement dans son intérêt pour une écriture ‘profane, aléatoire, modulable’, ou en d’autres termes ‘plate, superficielle, sur commande’ – loin de ce qui fait un écrivain, en somme. Barthes faisait une distinction entre écrivain (pour qui l’écriture est une fin en soi) et écrivant (qui se sert de la langue comme d’un outil afin de pratiquer son activité): cette distinction est aujourd’hui on ne peut plus pertinente.

La fréquentation des grands écrivains n’est pas une violence faite au lecteur, comme pourrait le penser l’iclownoclaste François B., mais un dialogue qui s’établit entre l’auteur et le lecteur. Lire n’est pas seulement admirer la technique ou le style d’un romancier, c’est également essayer de voir avec lui le monde (quitte à ne pas être d’accord). A force de considérer la langue comme un seul moyen de communication, on déconsidère la littérature. Si l’on en croit Sabato, ce n’est pas en écrivant sur tout et n’importe quoi que l’on devient écrivain. On finit seulement écrivant.

(1) Avec la participation de grands écrivains de notre temps, tels qu’Arnaud Viviant, Chloé Delaume, Yannick Haenel… autant d’autres auteurs à gage.

(2) Milan Kundera, L’art du roman, Folio, p.173

(3) Ernesto Sabato, L’Ange des Ténèbres, Ed. du Seuil, pp. 104-105

Une leçon de littérature: L’urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint

mars 26, 2012 Laisser un commentaire

C’est un très beau livre que nous offre Jean-Philippe Toussaint avec L’urgence et la patience. Le titre, tout d’abord, quasi oxymorique, fidèle reflet du style tout en retenue de Toussaint. Il en faut de la maîtrise pour arriver à écrire simplement! Il est des évidences que l’on remarque progressivement, à mesure que nous atteignons une certaine maturité: je me suis rendu compte que le style d’écriture que j’aimais était justement un style à la Toussaint, un style fluide, marqué parfois, même sans qu’on s’en rende compte à la première lecture, de trouvailles stylistiques. « Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit », nous dit Toussaint (p.26). Il ne faut pas céder aux sirènes du byzantisme:

Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon à ce qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. (p.25)

Toussaint nous livre en fait une vraie leçon de littérature, mais pas celle d’un théoricien obscur, celle d’un praticien de la chose écrite. Les quelques articles réunis dans ce volume seront d’une aide précieuse pour quiconque a l’ambition d’écrire, car Toussaint nous donne ses ‘ficelles’. Il nous raconte également certaines de ses rencontres, notamment avec l’éditeur Jérôme Lindon et bien sûr Samuel Beckett. Enfin, n’oublions pas de préciser que ce petit livre est aussi très drôle – alors, pourquoi s’en priver?

Jean-Philippe Toussaint, L'urgence et la patience, Les éditions de Minuit, 11€

Un anti-héros de notre temps: Limonov d’Emmanuel Carrère

septembre 12, 2011 Laisser un commentaire

Carrère l’avoue lui-même: il aurait pu appeler son dernier livre Un héros de notre temps, si ce titre n’avait pas déjà été pris par Lermontov. Et en effet, il existe des similitudes entre Petchorine, le personnage sombre et louche de Mikhaïl Lermontov et Edouard Limonov, personnage bien réel, et qui a pensé et vécu sa vie comme celle d’un personnage de roman. La citation suivante tirée de l’ouvrage de Lermontov irait comme un gant à Limonov, et aurait pu figurer en exergue du livre:

Il se peut que je meure demain, et sur terre il ne restera personne qui m’ait pleinement compris. Certains me jugeront pire et d’autres meilleurs que je ne suis. Les uns diront que j’étais quelqu’un de bien; d’autres, que j’étais une canaille. Mais l’une et l’autre opinion seront également erronées.

Emmanuel Carrère

Carrère dit la même chose à sa façon, dans le prologue du roman:

[Limonov] a été voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique sous Brejnev ; clochard, puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain branché à Paris ; soldat perdu dans les guerres des Balkans ; et maintenant, dans l’immense bordel de l’après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement.

Cette expression (‘je suspends mon jugement’) n’est pas sans rappeler cette phrase du narrateur de The Great Gatsby, Nick Carraway, qui dit au lecteur qu’il a l’habitude de « réserver tout jugement » (« I’m inclined to reserve all judgements « ). En ces temps d’intertextualité sauvage, on voit ici un véritable exemple d’intertextualité, c’est-à-dire de référence externe qui augmente la compréhension de l’œuvre. Car si le narrateur de Gatsby suspend lui aussi son jugement durant le livre, c’est pour fournir ensuite la sentence finale: la côte Est est moralement corrompue, le matérialisme a contribué à la destructions des vraies valeurs…

Edouard Limonov

Limonov fonctionne également selon ce principe narratorial. Carrère joue le rôle d’un Nick Carraway franco-russe, qui a trouvé en Edouard Limonov son Gatsby. Il est d’ailleurs amusant de voir que la référence à Gatsby est faite dans le livre, mais cette fois-ci pour illustrer comment Limonov voit le milliardaire américain dont il est le valet de chambre (p.183). Carrère égrène les faits de la vie de Limonov les uns après les autres, en ‘oscillant’ dans son jugement, entre franche désapprobation (pour la fascination de Limonov envers le stalinisme et le fascisme de manière générale), déception (lorsque Limonov est filmé en train de tirer sur Sarajevo et qu’il ressemble « à un petit garçon, jouant les durs à la Foire du Trône » (p. 320,1)) et quelques zones grises, entre sympathie et admiration. Le lecteur suit durant le livre les hésitations du narrateur Carrère qui se demande souvent pourquoi il écrit ce livre. Limonov lui-même, dans l’épilogue, lui pose la question. La réponse que lui donne Emmanuel Carrère est « parce qu’il a (…) une vie passionnante. Une vie romanesque, dangereuse, une vie qui a pris le risque de se mêler à l’histoire » (p.484). Limonov lui répond du tac au tac: « Une vie de merde, oui. »

Carrère ne tombe pas dans le piège du narrateur à la Fitzgerald et ne devient pas moralisateur. Il laisse le lecteur faire son propre choix, tirer ses propres conclusions à l’endroit de Limonov, et c’est à mon sens l’une des grandes qualités du livre. La littérature appartient aux zones grises, floues, liminaires – et Limonov est un livre-toupie, qui, comme son protagoniste, part dans toutes les directions mais reste constamment sur soi-même. C’est en tout cas un des grands romans de ce mois de septembre 2011, et l’un des grands romans d’Emmanuel Carrère.

Emmanuel Carrère, Limonov, P.O.L. 20€

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Rentrée littéraire: les livres que j’ai envie de lire

août 26, 2011 1 commentaire

En ces temps de rentrée littéraire, il faut savoir faire le tri des livres qui arrivent dans les librairies, et souvent (pour moi, en tout cas), ce sont les livres que j’attends avec impatience que je lirai en premier. Lesquels sont-ils?

Emmanuel Carrère, Limonov

Je suis ‘fan’ d’Emmanuel Carrère depuis plusieurs années déjà, depuis que je suis tombé par hasard sur Un roman russe, et que j’ai par la suite dévoré plusieurs de ses autres romans. Limonov semble être un grand Carrère. Sa lecture nous le prouvera.

Présentation de l’éditeur:

« Limonov n’est pas un personnage de fiction. Il existe. Je le connais. Il a été voyou en Ukraine ; idole de l’underground soviétique sous Brejnev ; clochard, puis valet de chambre d’un milliardaire à Manhattan ; écrivain branché à Paris ; soldat perdu dans les guerres des Balkans ; et maintenant, dans l’immense bordel de l’après-communisme en Russie, vieux chef charismatique d’un parti de jeunes desperados. Lui-même se voit comme un héros, on peut le considérer comme un salaud : je suspends pour ma part mon jugement.

C’est une vie dangereuse, ambiguë : un vrai roman d’aventures. C’est aussi, je crois, une vie qui raconte quelque chose. Pas seulement sur lui, Limonov, pas seulement sur la Russie, mais sur notre histoire à tous depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. »

Les premières pages du roman sont consultables sur le site de P.O.L.

Sortie en septembre, 496 pages, 20 €

Antoni Casas Ros, Chroniques de la dernière révolution

J’ai découvert Antoni Casas Ros avec Le théorème d’Almodovar, puis j’ai continué à le lire lorsque son recueil de nouvelles Mort au romantisme est paru, puis Enigma, son deuxième roman. Même si je me dois d’émettre quelques réserves sur ce deuxième roman, il faut avouer que Casas Ros est très certainement l’un des plus grands stylistes d’aujourd’hui et la sortie d’un nouveau roman, au titre si intriguant, me donne très envie de lire ce livre.

Présentation de l’éditeur:

« Splendeur des corps nus qui s’approchent du parapet sur lequel ils montent. Dernières secondes de silence. Ils redescendent, prennent du recul, une dizaine de mètres. Ils s’embrassent les uns et les autres puis chacun prend ses marques et dans un cri : « Freedom ! » ils s’élancent franchissent le parapet, et se jettent dans le vide. Le toit désert. Je me penche et vois les corps nus voltiger, certains plus loin que d’autres. Des cris instinctifs, des visages qui se lèvent vers le ciel et voient cette pluie de corps libres qui vient percuter l’asphalte dans un bruit mat. D’autres cris s’élèvent. Seuls les corps disloqués et sanglants ont atteint le grand silence. Je vomis, mon corps se met à trembler. »

Je suis Chroniqueuse. J’ai dix-huit ans. Je vis à Barcelone. Vendredi soir. Je vais à une fête. Les images du sacrifice des membre de Flying Freedom passent en boucle sur toutes les chaînes de télévision, sur les blogs. Plus de sept mille blogs créés depuis l’événement londonien. Les tours, les ponts, tous les lieux desquels on pourrait se jeter sont surveillés. Des hélicoptères coupent le ciel de leurs pales. Flying Freedom a éclipsé le terrorisme. Le ciel n’est pas contrôlable.

En librairie le 8 septembre 2011, 320 p., 17 € 90.

Boualem Sansal, Rue Darwin

Le village de l’allemand, le précédent roman de Boualem Sansal, a été une lecture bouleversante. Cet auteur algérien vaut véritablement la peine d’être (re)connu pour ses écrits courageux et lucides. J’attends énormément de ce nouveau roman.

Présentation de l’éditeur:

« Je l’ai entendu comme un appel de l’au-delà : « Va, retourne à la rue Darwin. »
J’en ai eu la chair de poule.
Jamais, au grand jamais, je n’avais envisagé une seule seconde de retourner un jour dans cette pauvre ruelle où s’était déroulée mon enfance. »
Après la mort de sa mère, Yazid, le narrateur, décide de retourner rue Darwin dans le quartier Belcourt, à Alger. « Le temps de déterrer les morts et de les regarder en face » est venu.
Une figure domine cette histoire : celle de Lalla Sadia, dite Djéda, toute-puissante grand-mère installée dans son fief villageois, dont la fortune immense s’est bâtie à partir du florissant bordel jouxtant la maison familiale. C’est là que Yazid a été élevé, avant de partir pour Alger. L’histoire de cette famille hors norme traverse la grande histoire tourmentée de l’Algérie, des années cinquante à aujourd’hui.

Encore une fois, Boualem Sansal nous emporte dans un récit truculent et rageur dont les héros sont les Algériens, déchirés entre leur patrie et une France avec qui les comptes n’ont toujours pas été soldés. Il parvient à introduire tendresse et humour jusque dans la description de la corruption, du grouillement de la misère, de la tristesse qui s’étend… Rue Darwin est le récit d’une douleur identitaire, génératrice du chaos politique et social dont l’Algérie peine à sortir.

En librairie le 25 août 2011, 256 p., 17 € 50.

Et vous, quels sont les romans que vous attendez pour cette rentrée littéraire?

Intertextualité, plagiat et cheeseburger: D’un faux problème littéraire

août 26, 2011 3 commentaires

Je n’ai pas lu Ticket d’entrée de Joseph Macé-Scaron. Je préfère le dire tout de go, car l’auteur de ce livre – qui aujourd’hui a créé une véritable tempête dans le petit verre d’eau du monde littéraire français – est soupçonné de plagiat. Macé-Scaron a recopié des passages entiers de divers livres (celui de Bill Bryson et Jay McInerney, The Good Life) et les a incorporés dans son roman. Les sites Acrimed et Arrêt Sur Images ont « tiré la sonnette d’alarme », selon le jargon journalistique, et se sont livrés à un « décryptage » du plagiat en question…

Il est vrai que les passages cités sont accablants et que la défense de Macé-Scaron n’est pas très convaincante, même s’il a raison; en effet, le directeur du Magazine Littéraire est tout à fait dans son droit lorsqu’il évoque l’intertextualité (« La littérature ne s’écrit pas ex-nihilo, les auteurs se nourrissent les uns des autres et l’ont toujours fait. »(1)), le seul problème étant la valeur littéraire de ces « emprunts ». Des clins d’œil d’un auteur à un autre, des références tacites, des jeux littéraires, bien évidemment que la littérature en est remplie. Heureusement pour le lecteur attentif et cultivé qui multiplie ainsi son plaisir de lecture! Mais qu’en est-il des extraits recopiés par Macé-Scaron?

Exemple, tiré de l’article d’Acrimed:

Macé-Scaron, p. 222 :

Il aimait quand le serveur dans un restaurant l’informait qu’il s’appelait Bill et serait à sa disposition pour le servir toute la journée. Dans ce cas, je devais me retenir pour ne pas lancer : « C’est d’un cheeseburger que j’ai besoin, Bill, pas d’une liaison ».

Bryson, p. 187 :

Notamment quand le serveur m’informe que son nom est Bob et qu’il sera à ma disposition pour me servir toute la soirée, je dois me retenir pour ne pas lui lancer : « C’est un cheeseburger que je veux, Bob, pas une liaison ».

Etait-il nécessaire de recopier ce passage, Monsieur Macé-Scaron? Est-ce un ‘clin d’œil’ à Bill Bryson, auteur pas bien connu en France et donc très facilement ‘recopiable’, ou tout simplement quelques lignes de remplissage facilement trouvées? Quel est l’intérêt de faire un « clin d’œil » caché à un auteur que peu de gens connaissent? Sauf si l’on souhaite recopier des passages sans citer l’auteur réel – et là nous sommes en face d’un véritable plagiat.

Qu’en est-il du passage de McInerney? Le Nouvel Obs nous donne le passage incriminé:

 «Ticket d’entrée», Macé-Scaron:

«Moi, ce que je voudrais, c’est me retrouver sur la plage du Lido. Sur la plage comme quand j’avais six ans et que personne n’était mort, et je voudrais que ce printemps italien ne s’arrête jamais. J’avais l’impression que c’était comme ça, que ça durerait pour toujours et que jamais rien de mal n’arriverait.»

«la Belle vie», McInerney:

«Moi, ce que je voudrais, c’est me retrouver sur la plage. Sur la plage comme quand j’avais six ans et que personne n’était mort, et je voudrais que l’été ne s’arrête jamais. J’avais l’impression que c’était comme ça, que ça durerait pour toujours et que jamais rien de mal n’arriverait.»

Il est plus difficile de recopier du McInerney, surtout un extrait d’un des ses livres les plus connus, sans qu’on s’en rende compte. Alors, clin d’œil littéraire? Possible, mais bien maladroit. On pourrait même croire que Macé-Scaron a trouvé la phrase de McInerney tellement belle qu’il a voulu… se l’approprier.

Et pourquoi pas? Comme je dis souvent, les bons artistes empruntent, les grands artistes volent. Et généralement, le grand artiste prend ce qui l’intéresse et le transforme tellement que cela en devient une création nouvelle. Si les plagiats de Macé-Scaron ont été trouvés, ce n’est pas qu’ils sont mauvais en soi, c’est qu’il n’a pas su mieux les cacher et les transcender.

Le problème est que Monsieur Macé-Scaron est un bon artiste, mais pas un grand artiste.

1- Source AFP.