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Archive for the ‘Philosophie’ Category

Iconoclastie de l’écriture: Erostrate de Pessoa

mai 27, 2010 1 commentaire

Les Dieux sont morts et le Destin est muet.

Fernando Pessoa, Erostrate, p.121

Fernando Pessoa par Almada-Negreiros

Erostrate est un petit essai de l’écrivain portugais Fernando Pessoa, portant sur « le destin de l’oeuvre littéraire » (p.9). L’éditeur nous informe préliminairement que cet essai (inachevé) a probablement été composé en 1925, mais seulement édité pour la première fois en 1973, de façon posthume. Pessoa nous parle de l’oeuvre littéraire, mais aussi des conditions grâce auxquelles un homme accède à la célébrité et à la reconnaissance de son oeuvre. Pour expliquer ces conditions, Pessoa créé des catégories mentales qui expliquent la nature d’un artiste: le génie, le talent et l’esprit. Ces catégories ne sont pas sans s’influencer entre elles, et c’est justement le bon mélange qui fait que par exemple, un génie ne restera pas cloisonné dans l’intelligence pure, mais s’il a du talent, saura organiser son génie, afin de le transmettre, et transcender son oeuvre.

Cette étude passionnante (et totalement subjective de la part de Pessoa) est placée, de par son titre, sous la figure tutélaire d’Erostrate. Erostrate était l’incendiaire du temple d’Artémis à Ephèse en 356 av. J.C. Soumis à la torture après sa capture, il avoua avoir commis son crime « afin que la destruction d’un si magnifique ouvrage répandît son nom dans tout l’univers » (Valère Maxime, Dits et faits mémorables, VIII, 14, 5.). Ainsi, Erostrate commit un crime afin de devenir célèbre – et il y réussit, puisque, plus de 2000 ans plus tard, on parle encore de lui… Ce qui est intéressant dans le choix d’Erostrate l’est encore plus dans le traitement de cet exemple par Pessoa dans son essai; en effet, hormis le titre et un chapitre consacré à l’incendiaire grec (chapitre 2), dans lequel Pessoa raconte le nefas d’Erostrate et fait un parallèle entre l’incendie de la divinité et le rituel d’initiation blasphématoire des Templiers (détruire l’idole pour mieux la servir), hormis ces occurences, Erostrate est absent du reste de l’essai. Pessoa ne disserte pas sur Erostrate; il erostratise ses lectures d’autres auteurs, il détruit les idoles. Pessoa conceptualise immédiatement le comportement d’Erostrate et l’applique, sans tarder. Pour l’auteur portugais, Erostrate est devenu « grand par le pouvoir de [son] individualité » (p.15), il est allé au-delà de sa passion, de son amour pour la déesse dont il a détruit le temple, mais s’est assuré ainsi l’immortalité.

Pour Pessoa, un auteur doit être Erostratien, et il l’est lui-même dans cet essai, dans lequel il parle des artistes dont il admire le génie (Shakespeare, Milton) et ceux qu’il désacralise (Shaw, Edgar Wallace, …). Et en bon Erostratien, Pessoa, durant la grosse centaine de pages de cet essai, nous parle avant tout de lui-même, et de son envie de célébrité, c’est-à-dire de postérité. Fernando Pessoa est mort pauvre et inconnu du grand public à Lisbonne en 1935, seulement pour être découvert après sa disparition et devenir l’auteur portugais le plus important du XXème siècle. Il entre alors dans une des catégories qu’il a lui-même inventées: le génie se manisfestant comme étant « une inadaptation à l’environnement » (p.45), plus le génie est en avance sur son époque (son « environnement »), moins il sera reconnu par ses contemporains; seules les générations futures, reconnaissant en lui un précurseur, le porteront aux cîmes de la renommée universelle (p.50): ce fut exactement le destin particulier de Pessoa.

La morale de cet essai, si morale il doit y avoir, est plutôt une voie à suivre: un auteur doit être Erostratien, il doit incendier les idoles, de l’espèce de celles qui peuplent les rayons de librairie, il doit être iconoclaste, dans tous les sens du terme, même si pour cela il doit mettre à mal son amour pour ces idoles. C’est à ce prix-là que s’acquiert non seulement la célébrité, mais aussi la reconnaissance.

Fernando Pessoa, Erostrate, Ed. Minos La Différence, 7€

Bilan des livres lus (ou relus) depuis septembre

janvier 3, 2010 1 commentaire

Paul Zumthor, Babel ou l’inachèvement

Frank Kermode, The Age of Shakespeare

Charles Bukowski, Post Office

Charles Bukowski,Women

Franz Kafka, Le Château

Hank Moody, God Hates Us All

Luis Sepulveda, Un nom de torero

Roberto Bolaño, Les Détectives sauvages

Roberto Bolaño, Conseils d’un disciple de Morrison à un fanatique de Joyce

Roberto Bolaño, Monsieur Pain

Roberto Bolaño, Etoile Distante

Samuel Beckett, Endgame/ Fin de partie

Paul Claudel, Tête d’Or

Stephen Vizinczey, Eloge des femmes mûres

Julio Cortàzar, La porte condamnée

Pascal Quignard, La nuit sexuelle

Tristan Ranx, La cinquième saison du monde

John Steinbeck, The Pearl

Gabriel Matzneff, De la rupture

Gabriel Matzneff, Les moins de seize ans

Jacques Rancière, Le maître ignorant

Michel Pastoureau, Le petit livre des couleurs

Romain Gary, Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valable

Ernesto Sabato, Le tunnel

Ernesto Sabato, Héros et tombes

Ernesto Sabato, L’ange des ténèbres

Vladimir Nabokov, Pale Fire

Michel Onfray, ou la suspension de la pensée

décembre 5, 2009 1 commentaire

Voici un article écrit par un ami à moi sur Michel Onfray, philosophe médiatique dont vous avez peut-être (ironie, ironie quand tu nous tiens) entendu parler. L’adresse du blog original se trouve après l’article, et j’invite tous les lecteurs de ce blog à y faire un tour (et même deux).

Jonathan

PS. Mon titre d’article est volontairement polémique, pas besoin de pousser des cris d’Onfray.

« Michel Onfray et la suspension

Au fur et à mesure que je le fréquente à la lecture de ses livres, Michel Onfray est un personnage (non pas une personne dont je ne saurais juger: on ne perçoit la personne qu’à travers son masque d’auteur, bien que le clivage narrateur/auteur tende beaucoup à s’estomper chez lui) qui m’est de plus en plus sympathique. Déjà, en voyant son parcours qu’on peut, pour le moins, qualifier de courageux: démissionner d’un poste de prof de philo pour fonder une université libre (celle de Caen, en l’occurrence) ne doit pas être une décision facile à prendre, et marque un certain courage: il faut être sûr de son coup pour faire un truc pareil. Respect.

Ensuite en le lisant. J’avoue 1/ne pas avoir tout lu, et 2/ne pas avoir toujours terminé les livres que j’ai commencés (le traité d’athéologie, notamment, m’est tombé des mains). Mais son écriture est toujours d’une grande clarté, oscillant entre désir d’être compris du vulgus pecum (expression qu’il doit détester, je pense) et érudition très précise. Manifestement, Onfray a lu, beaucoup lu et beaucoup réfléchi à ce qu’il lisait, de manière on ne peut plus personnelle.
Se dégage de ses livres (ceux que j’ai lus, pour le moins) une sensibilité à fleur de peau, une capacité à intégrer dans sa pensée des éléments qui a priori ne font pas l’objet d’une conceptualisation, à concilier le paysan et le philosophe afin d’embrasser dans sa philosophie une sorte de totalité réconciliant corps et âme. Son petit bouquin sur le Sauternes, par exemple, est éloquent à cet égard, on y sent une grande influence de Bachelard, on croirait presque lire le sixième volume de la suite de livres que l’épistémologue avait consacrés aux éléments, sans néanmoins la plume géniale de son illustre prédécesseur. Ne fait pas du Bachelard qui veut. Se dégage parfois également, et c’est cela qui me le rend encore plus sympathique, une certaine mauvaise foi, en particulier dans ses écrits philosophiques. Toute pensée globalisante, systématisante si j’ose dire, passe nécessairement par une sorte de réduction, d’assimilation des faits, des textes et des images. Et cela est systématique chez lui, au point parfois de ne pas le sentir toujours très à l’aise dans son propos. Non. Ou plutôt d’une certitude tellement inébranlable dans sa philosophie du corps, à tel point que c’est le lecteur qui a tendance à décrocher et à vouloir se sortir de ce discours si univoque, lequel est si convaincu, si ferme qu’il nous met parfois mal à l’aise.


Et encore, ce n’est pas tout à fait ça. La pensée de Michel Onfray, et c’est pour cela que le terme de « mauvaise foi » me venait, est redoutablement incisive avec tous ceux qui ne sont pas d’accord avec Michel Onfray. Voilà c’est ça. Ce spécialiste de Nietzsche manie le discours avec une telle virtuosité (Sarkozy en avait d’ailleurs fait les frais: bien joué Michel) qu’il devient, pour ainsi dire, difficile de discuter avec lui intellectuellement, il propose une pensée sans faille, sans porte de sortie en quelque sorte. Et cela est tellement récurrent qu’on n’en a même plus envie de laisser tomber, on se laisse prendre dans une sorte de second degré car, après tout, ses arguments, même s’ils ont parfois un petit goût de déjà lu, sont quand même bien structurés, argumentés, révélateurs d’une pensée en continuel mouvement. Et c’est cela qui me plaît le plus chez Onfray: sa capacité à faire partager le mouvement de sa pensée. De sa pensée et de ses goûts, comme en témoigne l’ouverture de son université du goût ou l’étendue des domaines sur lesquels il écrit et dont il parle.

Une pensée en suspension, finalement. Le mot m’est venu en lisant son deuxième volume de sa contre-histoire de la philosophie, dont Onfray a eu le bon goût de la faire paraître en livre de poche, contrairement à d’autres bouquins que je n’achèterai qu’une fois qu’ils seront sortis dans des collections de ce genre (le Mille Plateaux de Deleuze et Guattari, par exemple). Onfray a un tic d’écriture qui m’insupporte, qui m’a toujours insupporté en littérature: les points de suspension. Ils me paraissent d’autant plus condamnables en philosophie que ce domaine de la pensée doit laisser le moins possible de zones d’ombre, de sous-entendus, de choses non-dites et que le lecteur doit deviner. Et pourtant ils sont systématiques, on en trouve au moins à deux reprises à chaque page. Ca fait un petit effet « je n’en dis pas plus, vous avez tout compris, c’est édifiant, même pas la peine que je précise », et ça, surtout chez un philosophe -je me répète-, ça m’agace terriblement. Prenons une page, vraiment, au hasard: « Epicure fournit un arsenal capable de mettre à mal le christianisme au pouvoir en offrant une métaphysique, une éthique, une sagesse, une politique de rechange. Péché mortel pour des philosophes… », ou encore « Jean enseigne que naître de Dieu empêche d’être souillé par le péché car en chacun reste toujours la trace de la divinité ? Le Libre-Esprit conclut que la grâce subsistent et que les actes comptent pour rien, jamais… » Dieu que ça m’agace. Procédé rhétorique, je veux bien, pratique aussi car il évite des digressions qui augmenteraient le volume du livre d’un bon tiers. Mais il reste que c’est prodigieusement agaçant car on s’en lasse. Les points de suspension d’Onfray n’ont pas la violence de ceux de Céline, de sorte qu’on en a assez vite marre. Ce tic, enfin, est récurrent dans ses textes historiques et philosophiques, on ne le trouve quasiment plus dans des textes plus personnels, comme celui cité plus haut ou le très beau petit livre Le Corps de mon Père, lu sur les conseils d’une aficionada et que je vais probablement faire lire à mes troisièmes. Ecrire démocratiquement. Une qualité qui rend tous les auteurs sympathiques, celui-ci d’autant plus, malgré les remarques que j’ai faites. »

Source: http://arnheim.canalblog.com/archives/2009/12/03/16015726.html

Le scandale Girard

décembre 7, 2008 Laisser un commentaire

René Girard revient sur les rapports entre la théorie mimétique et le christianisme, et en profite pour s’élever contre le relativisme de certaines sciences humaines. Il clarifie enfin ses divergences et convergences avec Claude Lévi-Strauss. Un petit livre intéressant, pas aussi important ou révolutionnaire que La violence et le sacré ou Mensonge romantique, vérité romanesque, mais qui constitue une bonne introduction aux théories girardiennes.

Celui par qui le scandale arrive, René Girard, ed. Pluriel.

« Chacun est pour lui-même le plus lointain »

août 17, 2008 Laisser un commentaire

Abel, le patriarche de la famille Vuillard dans Un conte de Noël d’Arnaud Desplechin, cite longuement à un moment du film un texte de Nietzsche, pris de la préface de la Généalogie de la morale. Ce texte étant très beau, je vous le livre tel quel, dans la traduction qu’en a faite Patrick Wotling pour l’édition du Livre de Poche (2000) du classique nietzschéen. Voilà le texte:

« Nous sommes pour nous des inconnus, nous en personne pour nous en personne: il y a à cela une bonne raison. Nous ne sommes jamais partis à la recherche de nous-mêmes, – comment pourrait-il se faire qu’un beau jour nous nous trouvions?  C’est à juste titre que l’on a dit: « Là où se trouve votre trésor, se trouve aussi votre coeur »; notre coeur se trouve là où sont les ruches de notre connaissance. Nous sommes toujours en route vers elles, nous qui sommes nés ailés et collecteurs de miel de l’esprit, nous n’avons vraiment qu’une seule et unique chose à coeur – rapporter quelque chose « chez nous ». Quant à la vie, pour le reste, aux soi-disant « expériences vécues », – qui d’entre nous a seulement assez de sérieux pour cela? Ou assez de temps? Pour ce qui est de ces sujets, nous n’avons, je le crains, jamais été vraiment « captivés par le sujet »: notre coeur n’y est justement pas – et même pas notre oreille! Tout au contraire, tel un être en proie à une distraction divine et immergé en lui-même, à l’oreille de qui la cloche vient de sonner ses douze coups de midi à toute volée, qui se réveille en sursaut et se demande: « Qu’est-ce qui vient de sonner au juste? », nous aussi, il nous arrive de nous frotter les oreilles après coup et de nous demander, totalement stupéfaits, totalement déconcertés: « Qu’avons-nous vécu là au juste? », plus encore: « Qui sommes-nous au juste? », et nous recomptons, après coup, comme on l’a dit, l’ensemble de ces douze coups de cloche vibrants de notre expérience vécue, de notre vie, de notre être – hélas! et nous comptons de travers… Nous demeurons justement étrangers à nous-mêmes, de toute nécessité, nous ne nous comprenons pas, il faut que nous nous méprenions sur notre compte, le principe: « Chacun est pour lui-même le plus lointain » s’applique à nous à tout jamais, – à notre égard, nous ne sommes pas des « hommes de connaissance »… »

Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale

Nietzsche, La Généalogie de la morale