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Décevant Matzneff

août 8, 2008 4 commentaires

J’ai lu hier soir, pour la première fois, un livre de Gabriel Matzneff.

Matzneff est connu pour beaucoup de choses qui n’ont rien à voir avec la littérature.  Il était connu pour son goût des « moins de 16 ans », garçon ou fille. Dans un essai (1), il écrit ainsi: « Coucher avec un ou une enfant c’est une expérience hiérophanique, une épreuve baptismale, une aventure sacrée. Le champs de la conscience s’élargit, les « remparts flamboyants du monde » (Lucrèce) reculent. »

Au-delà de la validité morale de ce qu’il écrit dans cette phrase, qui est plus que condamnable, ce qui me frappe est la beauté des mots. Surtout la citation de Lucrèce en fait… Mais quelqu’un qui forme de telles phrases ne peut être totalement mauvais, pensais-je. J’ai donc emprunté un livre de Matzeff, un livre au hasard, un livre dont le titre me plaisait: Les lèvres menteuses.

Les lèvres menteuses, Gabriel Matzneff
Les lèvres menteuses, Gabriel Matzneff

Dès l’exégèse, on comprend la référence biblique. « Les lèvres menteuses sont en abomination au Seigneur » tiré des Proverbes, XII, 22 – preuve de plus, si besoin était, que les différents auteurs de la Bible ont non seulement marqué notre conscience commune mais également notre esthétique. Car Matzneff était un auteur orthodoxe, et diplômé d’études classiques. Cela a son importance, au vu de toutes les références classiques qu’il sème dans son texte, un peu à tort et à travers…

Mais revenons aux Lèvres menteuses.  Ces lèvres appartiennent à Elisabeth, la jeune maîtresse d’Hippolyte, lui-même jeune étudiant en Lettres Classiques à Paris. Toute référence à Matzneff lui-même n’est pas fortuite, même trop évidente, et le ton parfois ironique que le narrateur utilise parfois n’est pas sans laisser penser que Matzneff joue pertinemment avec le lecteur en lui laissant croire qu’Hippolyte serait une figure de l’auteur. Je n’en crois rien.

Ce roman relate la jalousie maladive d’Hippolyte envers Elisabeth, qui est elle-même une mythomane. C’est le roman d’un aveuglement volontaire, fait de la passion, de la jalousie, qui se finira dans le sordide.

Je m’attendais à un roman crépusculaire, dont la beauté des mots n’aurait d’égale que la violence et l’obscurité des images; de ce point de vue, la toute première phrase du livre m’avait a priori satisfait (2):

« De même qu’un minuscule grain de sable peut être à l’origine de térébrantes douleurs néphrétiques, de même ce fut un évènement infime de la vie d’Elisabeth qui allait bouleverser la béatitude où, depuis six mois qu’ils étaient amants, reposait Hippolyte. »

Le problème vient que la suite du livre ne garde pas cette intensité littéraire; il y a des fulgurances de style, bien sûr, qui font que Matzneff ne vole pas sa réputation d’écrivain, mais il y a aussi beaucoup de références à la culture ‘de masse’ qui me semblent forcées: « Regardez comme je connais bien les jeunes d’aujourd’hui » semble se vanter le narrateur.

« … [Hippolyte] se mit à regarder fixement l’affiche de Batman épinglée à l’un des murs. Il la désigna du doigt.

– Nicholson est génial, mais le film est plutôt ennuyeux, tu ne trouves pas? »

Au-delà de l’utilité de la référence au film de Tim Burton, dont on débattra ailleurs et plus tard (ou non), il s’avère que je n’ai tout simplement pas envie de lire dans un roman ce que je peux entendre tous les jours en écoutant des étudiants. Surtout quand ces mêmes personnages n’hésitent pas à citer des auteurs antiques romains à tout bout de champ. Quid de la vraisemblance romanesque?

Je ne veux pas engager un débat sur ce qu’il faut écrire en littérature (encore que…) mais Matzneff est l’exemple de ce qu’est devenue la littérature française: une littérature qui oublie peu à peu son héritage linguistique, qui cherche avant tout à faire masse, à faire jeune, littérature pour laquelle ‘héritage’ est forcément synonyme d’ ‘antiquité’ – ou d’études classiques (Note to self: à traiter avec ironie).

Les lèvres menteuses est un roman assez intéressant, dont les défauts ont la seule qualité de faire ressortir plus avant les grâces de style de l’auteur (Elisabeth qui nomme son amant « mon grain d’encens » dans une de ses lettres enfiévrées).

Je n’ai pas assez lu Matzneff, et je crois bien que ses écrits théoriques (essais, etc.) sont plus intéressants que ses romans. Donc à suivre…

1- Les moins de 16 ans, ed. Léo Sheer, 2005 (1974).

2- Je fais partie de ceux qui lisent la première phrase d’un livre pour savoir s’ils le liront en entier ou pas. Généralement c’est un assez bon indice de qualité.

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