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Cher Lucilius… (Du style et du progrès en poésie)

septembre 21, 2010 Laisser un commentaire

LETTRE ….

Cher Lucilius,

J’ai reçu ta missive à temps, comme tu me l’avais promis. Je l’ai ouverte dès sa réception, alors que j’étais allongé dans mon jardin, et je congédiai mes esclaves afin de pouvoir profiter de ta lettre entièrement. Je dois maintenant t’avouer ma surprise en découvrant cette discussion que tu as eu récemment avec ces gens de peu, qui ont l’audace de se nommer eux-mêmes poètes. Ô Lucilius, ne sois pas aveuglé par ces Trimalcions de la littérature!  Il sort plus de serpents de leurs bouches qu’il n’y en avait sur le front de l’antique Méduse.

Tu me dis que celui qui se nomme Suspirius place au-dessus de tout le style, et que la valeur d’un poète se juge si son style est le plus nouveau? Qu’un poète est meilleur qu’un autre parce qu’il fait plus d’expériences avec les mots? Voici une bien bizarre conception de la poésie. Je ne pense pas qu’un poète soit meilleur qu’un autre parce qu’il expérimente plus qu’un autre; en effet, beaucoup d’auteurs dont les spondées et dactyles sont très classiques me touchent bien plus profondément que le dernier amuseur de mots venu. Et pourquoi voir un progrès en littérature? Poésie n’est pas science, il n’y a pas de progrès proprement dit en art; il n’y a que des bons poètes et des mauvais poètes. C’est la raison pour laquelle je te prie, Lucilius, de t’éloigner de l’influence malfaisante de ces expérimentateurs fous – tu n’apprendras rien d’eux, sauf le chemin menant vers l’abysse.

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Une parodie de Houellebecq

juillet 1, 2010 2 commentaires

Michel Houellebecq (©Mariusz Kubik)

Le (très bon) site d’information culturelle Fluctuat.net a lancé, il y a deux semaines, un concours de pastiches d’incipits de Houellebecq, en prémisse à la sortie de son nouveau roman, La carte et le territoire. D’après ce que l’on sait pour l’instant, Houellebecq mettra en scène dans son nouveau livre une foule de personnages, dont un artiste contemporain exposant des cartes Michelin, et l’auteur Houellebecq lui-même. Comme j’ai eu l’heureux plaisir de voir qu’un texte parodique que je leur ai envoyé a été publié sur leur site, j’ai décidé de reproduire ici mon incipit de La carte et le territoire.

« Dégage de là gros dégueulasse. »

Jamais je n’aurais cru que de tels mots pussent sortir d’une si jolie bouche, même si cette bouche, aux lèvres fines et roses, aurait pu figurer dans le Larousse en tant qu’illustration de l’expression bouche à pipe. La jeune femme à qui appartenait cette jolie bouche, une rousse un peu pétasse, se détourna de moi en faisant une moue dégoutée et alla poser son cul moulé dans cette robe noire à paillette qui attirait tous les regards des mâles dominants et dominés de la soirée parigote ultra-hype à laquelle j’avais été invité par erreur. Elle alla s’asseoir à côté de l’écrivain dont elle était l’attachée de presse, un vieux grisâtre fumotant une cigarette molle, qui, selon Simon, été passé près du Prix Goncroûte pour son précédent livre, et qui revenait avec sa nouvelle ‘Œuvre’ intitulée La carte et le territoire. Il se nommait Houellebock, je crois bien. Enfin, je suis pas sûr. Après tout, je n’étais ici que par erreur.

Normalement, je n’aurais jamais dû être ici, dans cet appartement grand luxe près des Grands Boulevards. Je n’aurais jamais dû avoir été capable d’entrer dans ce lieu de débauche dorée, cela aurait dû rester terra incognita pour moi. Je crois que la griserie apportée par le fait que moi, Michel Welkeb, ingénieur agronome, respire le même air que ces gens beaux, sûrs d’eux, sexuellement épanouis, m’a fait perdre la tête. Le champagne à volonté n’y était pas pour rien non plus. Tout ça pour dire que j’ai essayé de coincer la rousse (« salut, ça te dit un tour de manège ? »), et qu’encore une fois, je vais finir à me polir le chinois sur un site porno allemand où de grands blonds avec des queues de trente centimètres enviandent des asiatiques gémissantes. Vive la mondialisation.

Eloge de la médisance: l’Hystéricon de Christophe Bigot

« Méchantes histoires à propos de gens charmants » ou « charmantes histoires à propos de gens méchants », voilà comment le sarcastique narrateur du second roman de Christophe Bigot résume (p.26)  le livre qui va suivre. L’Hystéricon, de par son titre, pose une double orientation. Tout d’abord, le lecteur érudit (ou qui a simplement une quelconque culture littéraire*) comprendra immédiatement la référence au Satyricon, mais aussi au Décaméron de Boccace et à l’Heptaméron de Marguerite de Navarre. Comme dans les oeuvres de Boccace ou Marguerite de Navarre, dix personnages, qui sont en fait dix archétypes représentants notre société, sont artificiellement bloqués dans une maison, loin de tout, et ne trouvent comme passe-temps que celui de se raconter des histoires. Dix nuits, dix personnages, dix histoires, dix pastiches: Dostoïevski, Laclos, le conte de fée, le roman policier, … etc., Christophe Bigot s’amuse en nous racontant des histoires (« le plus vieux passe-temps du monde » p.26), mais aussi en nous montrant la vanité des relations humaines et de la jeunesse d’aujourd’hui. Chacun des personnages se définit en effet par les plus vils des défauts humains: l’arrogance, l’orgueil, le mensonge, la fatuité… qui aboutiront à des affrontements entre les personnages, et au choix final d’un bouc émissaire, victime de la violence commune.

Christophe Bigot

C’est ainsi qu’on peut comprendre l’autre piste donnée par le titre, celui de l’hystérie. Etymologiquement, le mot se rattache à utérus: selon Platon, l’utérus est un animal vivant à l’intérieur de la femme, et désirant un enfant. Si elle ne le lui donne pas, il bouge dans son corps et provoque les symptômes hystériques. Dans le roman, des tensions sexuelles existent entre certains personnages et nourrissent la jalousie d’autres. Au fur et à mesure que les jours passent et que les récits se suivent (sans se ressembler), la maison où sont réfugiés les personnages est atteinte d’une hystérie grandissante (le mot est prononcé plusieurs fois), et les débats qui suivent les récits des personnages ne font rien pour calmer cette hystérisation collective.

Le processus d’hystérisation collective a été montré bien avant ce roman, à la télévision, lors d’émissions de télé-réalité du genre Big Brother. L’Hystéricon est ainsi un Décaméron à l’heure de Big Brother (un « roman-loft » selon les Inrocks). Mais pas seulement; on ne peut réduire ce livre à une critique de la télé-réalité comme le fait allègrement Elisabeth Philippe. Plusieurs intrigues secondaires et parallèles apportent une autre interprétation du roman. Tout d’abord, il y a la situation-miroir de nos personnages coincés dans une maison bretonne: au même moment, Les prisonniers, une émission de Real TV est diffusée sur une grande chaîne. Deuxièmement, la société française fait face à une grève sans précédent qui aboutira à un affrontement violent entre le Pouvoir et les syndicats. Ces deux subplots sont à penser en même temps, car ils représentent, chacun à leur manière, une obsession française. Cette obsession, c’est celle de l’apparence. Les personnages ‘gaucho-révolutionnaires’ du roman, Ludivine et Hugues, sont finalement plus motivés par leur apparence de révolutionnaire que par le vrai fond de la révolution. Hugues, fuyant la maison pendant la grève, est arrêté par des policiers qui le molestent; revenant la queue entre les jambes à la demeure d’où il n’aurait jamais dû partir, il initie un changement personnel en se conformant aux ‘diktats bourgeois’ de la société qu’il décrie tant. Parallèlement, un des Prisonniers fait le mur pour participer à la ‘révolution’ et meurt dans des circonstances troubles. Là encore, la réaction populaire est artificielle, car fondée sur l’apparence: la foule vient protester devant les studios de l’émission, car ils sont persuadés que la mort du jeune candidat est un ‘coup’ de la production… Dans tous les cas, l’obsession française pour l’apparence a des conséquences ridicules et vaines.

Quelle est donc la morale ultime de ce roman, si tout est vain? Et bien, si tout est vain, il nous reste la méchanceté, la médisance, la superficialité, comme le personnage d’Amande, qui ose dire les méchancetés (sa « typologie des médisants » est une extraordinaire idée, p.445, sqq) à la face de tous. Sa ‘franchise’ sera condamnée par le groupe, pour qui elle deviendra le bouc émissaire de leur mépris.

La superficialité est le réalisme du désespoir.

Christophe Bigot, L'Hystéricon, Gallimard, 21€

*Ce qui manque apparemment aux chroniqueurs « littéraires » (sic) de M. Ruquier

Satire chronique: La troisième chronique du règne de Nicolas 1er, de Patrick Rambaud

janvier 14, 2010 Laisser un commentaire

Rambaud nous aura habitué à mieux. Bien mieux – La troisième chronique du règne de Nicolas 1er est, comme son nom l’indique, le troisième volume de cette longue satire anti-sarkoziste (antinicoliste, dirait l’auteur) narre les évènements politiques vécus en France ces derniers mois: le fichier Edwige, la Crise, l’élection d’Obama, etc. etc., le tout raconté comme dans les deux premières chroniques dans le style de Saint-Simon ou du cardinal de Retz parlant de Louis XIV. Rambaud suit ici l’illustre exemple d’André Ribaud et de sa chronique « La Cour », qui racontait de la même façon le « règne » du « roi » Charles de Gaulle…

La nouveauté intrigue et passionne; la répétition, elle, endort et ennuie. Si les deux premiers tomes des chroniques étaient raffraîchissants, on peut arguer du fait que ce tome-ci manque le mordant des deux premiers, tout d’abord parce qu’on connaît la technique de l’auteur (nous raconter des évènements de l’actualité en les travestissant  de costumes du XVIème siècle, parodier les noms des différents ministres (la baronne d’Ati, le comte d’Orsay – je vous laisse deviner, le chevalier Guaino, le chevalier Dray), donner de toujours aussi hilarants surnoms à ce Nicolas 1er si détesté: « Notre Gigotant Monarque », « Notre Bondissant Leader », « Notre Chatoyant Souverain », etc.) et parce qu’on sent que l’auteur lui-même se lasse de l’exercice qu’il s’est lui-même infligé: écrire une chronique par année de « règne ». Et si Sarkozy est réélu en 2012, y a-t-il pensé, Rambaud? Il n’en a pas fini avant longtemps!

Enfin, on a quand même aimé quelques fulgurances dans le livre, notamment le théorème de Picabia (p.58), assez hilarant, le portrait du Chevalier Guaino en imbécile complet, qui pioche toutes ses références dans les albums de Tintin qu’il promène avec lui partout,  le portrait du Chevalier Le Febvre, qui vaut son pesant de cacahouètes, et bien évidemment – et avant toutes autres choses – le style de l’auteur, tout en grâce, finesse et acidité.

Exemple (p.14):

« Le Prince était à table avec des ministres et des élus quand le maître d’hôtel lui demanda:

– Que voudra Sa Majesté pour le déjeuner?

– Un steak.

– Et pour les légumes, Sire?

Le Prince passa lentement les yeux sur toute la compagnie:

– Des steaks aussi. »

Les inconditionnels de Rambaud se seront déjà jetés sur ce volume, pour les autres je conseillerais de lire tout d’abord les deux premiers tomes. Celui-ci n’est pas essentiel – surtout qu’il y en aura d’autres…

La troisième chronique du règne de Nicolas 1er, Patrick Rambaud, Grasset, 14 euros.