Archive

Posts Tagged ‘poésie’

Cher Lucilius… (Du style et du progrès en poésie)

septembre 21, 2010 Laisser un commentaire

LETTRE ….

Cher Lucilius,

J’ai reçu ta missive à temps, comme tu me l’avais promis. Je l’ai ouverte dès sa réception, alors que j’étais allongé dans mon jardin, et je congédiai mes esclaves afin de pouvoir profiter de ta lettre entièrement. Je dois maintenant t’avouer ma surprise en découvrant cette discussion que tu as eu récemment avec ces gens de peu, qui ont l’audace de se nommer eux-mêmes poètes. Ô Lucilius, ne sois pas aveuglé par ces Trimalcions de la littérature!  Il sort plus de serpents de leurs bouches qu’il n’y en avait sur le front de l’antique Méduse.

Tu me dis que celui qui se nomme Suspirius place au-dessus de tout le style, et que la valeur d’un poète se juge si son style est le plus nouveau? Qu’un poète est meilleur qu’un autre parce qu’il fait plus d’expériences avec les mots? Voici une bien bizarre conception de la poésie. Je ne pense pas qu’un poète soit meilleur qu’un autre parce qu’il expérimente plus qu’un autre; en effet, beaucoup d’auteurs dont les spondées et dactyles sont très classiques me touchent bien plus profondément que le dernier amuseur de mots venu. Et pourquoi voir un progrès en littérature? Poésie n’est pas science, il n’y a pas de progrès proprement dit en art; il n’y a que des bons poètes et des mauvais poètes. C’est la raison pour laquelle je te prie, Lucilius, de t’éloigner de l’influence malfaisante de ces expérimentateurs fous – tu n’apprendras rien d’eux, sauf le chemin menant vers l’abysse.

Publicités
Catégories :Critique Étiquettes : , , , , , , ,

Aujourd’hui, je n’ai rien fait…

septembre 2, 2010 2 commentaires

Parfois, des textes résonnent en vous, pour de multiples raisons, et parfois aussi, vous tombez par hasard sur un texte qui définit exactement ce que vous ressentez dans votre vie. Cela m’est arrivé alors que je marchais près du Luxembourg, et que je suis passé à côté de la devanture fermée de José Corti. Le poème suivant y était affiché.

Aujourd’hui je n’ai rien fait.
Mais beaucoup de choses se sont faites en moi.

Des oiseaux qui n’existent pas
ont trouvé leur nid.
Des ombres qui peut-être existent
ont rencontré leurs corps.
Des paroles qui existent
ont recouvré leur silence.

Ne rien faire
sauve parfois l’équilibre du monde,
en obtenant que quelque chose aussi pèse
sur le plateau vide de la balance.

Roberto Juarroz, « Hoy no he hecho nada » (1992).

Roberto Juarroz (Daniel Mordzinski)

« A chaque instant, la ruine »: Le dernier crâne de M. de Sade, de Jacques Chessex

janvier 16, 2010 Laisser un commentaire

Sur le bandeau promotionnel de chez Grasset, on peut voir un Jacques Chessex au regard inquisiteur, tout habillé de noir comme une sorte de vieil activiste aux cheveux blanc-sépulcre, passer la main derrière un rideau pour voir le jour, là-bas, derrière la vitre, dans le monde. Belle image, qui est pour le coup aussi une sorte d’illustration du métier d’écrivain (et d’artiste); tel que l’a décrit Henry James dans sa préface à  The Portrait of a Lady:

« The house of fiction has in short not one window, but a million– a number of possible windows not to be reckoned, rather; every one of which has been pierced, or is still pierceable, in its vast front, by the need of the individual vision and by the pressure of the individual will. These apertures, of dissimilar shape and size, hang so, all together, over the human scene that we might have expected of them a greater sameness of report than we find. They are but windows at the best, mere holes in a dead wall, disconnected, perched aloft; they are not hinged doors opening straight upon life. But they have this mark of their own that at each of them stands a figure with a pair of eyes, or at least with a field-glass, which forms, again and again, for observation, a unique instrument, insuring to the person making use of it an impression distinct from every other. »

C’est bien par cette fenêtre que Jacques Chessex portait son regard lucide, acéré sur la vie à travers elle que nous voyons en lisant ses livres. Cette fenêtre s’est fermée en octobre dernier, lorsque l’auteur est brutalement décédé, d’une crise cardiaque; « soyons des voleurs de feu », disait l’Autre – Chessex, lui, vivait de son feu intérieur et s’est laissé consumé par lui, nous laissant un dernier roman, Le dernier crâne de M. de Sade, remis à son éditeur quelques temps avant sa mort.

Le dernier crâne… est un roman étrange, intelligent, écrit superbement, construit de façon à la fois originale et ambigüe. On peut distinguer deux récits dans le roman, dont le point commun est le marquis de Sade et plus particulièrement son crâne. La première partie du roman s’attache à raconter les derniers mois du « divin » Marquis enfermé à l’hospice de Charenton, où il continue à « poursuivre l’oeuvre de chair », bien qu’il soit malade et mourant. Son amante préférée est la jeune Mademoiselle Leclerc, 16 ans, « une vraie petite salope sous ses airs d’ange transparent » (p.37), qui l’assiste dans ses noires nuits blasphématoires et sodomites. La seule crainte du Marquis est de se faire autopsier après sa mort (et que l’on découvre la nature réelle de ses vices?), surtout qu’il n’y ait pas de croix sur sa tombe, et il fait promettre à son jeune médecin, le Docteur Ramon, de respecter ses dernières volontés.

C’est le même Docteur Ramon qui récupèrera le crâne de Sade lors du grand « bouleversement » (p.105) du cimetière de Charenton d’août 1818, pendant lequel la tombe de l’auteur de Justine est ouverte. Ramon s’empare alors du crâne du Marquis, crâne qui devient vite l’objet de rumeurs: il serait possédé de l’âme du blasphémateur suprême, posséderait des pouvoirs magiques, donnerait une énergie sexuelle surnaturelle (et mortelle) à son possesseur, etc. C’est ici que commence le deuxième récit du roman, celui des aventures du crâne de Sade, et des sept fois où l’on a eu vent de son apparition dans le monde. Ce récit est pourtant annoncé dès le départ par le personnage de Sade lui-même, qui, par une sorte de prescience, parle aux autres personnages de son « dernier crâne », dernier crâne dont nous, lecteurs, entendrons parler seulement à la fin, lorsque le narrateur, qui jusqu’à présent n’avait quasiment pas pris la parole en son nom, se contentant de narrer l’histoire, parle de son expérience avec le crâne maudit. Narrateur ambigu, hésitant pendant tout le livre entre l’éloge et la réprobation morale du Marquis, et qui nous permet de comprendre que le personnage pivot du roman est en fait lui, et que son hésitation n’est que le reflet de l’attirance et de la répulsion que suscitent les monstres (et Chessex en connaissait un rayon) chez les gens ‘normaux’.

Le dernier crâne de M. de Sade n’est pas seulement le récit historique des derniers mois de Sade mais aussi un roman, et par là-même, un des plus grands hommages littéraires que l’on pouvait  faire à Sade.

Le dernier crâne de M. de Sade, Jacques Chessex, Grasset, 12 euros.