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Une leçon de littérature: L’urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint

mars 26, 2012 Laisser un commentaire

C’est un très beau livre que nous offre Jean-Philippe Toussaint avec L’urgence et la patience. Le titre, tout d’abord, quasi oxymorique, fidèle reflet du style tout en retenue de Toussaint. Il en faut de la maîtrise pour arriver à écrire simplement! Il est des évidences que l’on remarque progressivement, à mesure que nous atteignons une certaine maturité: je me suis rendu compte que le style d’écriture que j’aimais était justement un style à la Toussaint, un style fluide, marqué parfois, même sans qu’on s’en rende compte à la première lecture, de trouvailles stylistiques. « Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit », nous dit Toussaint (p.26). Il ne faut pas céder aux sirènes du byzantisme:

Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon à ce qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. (p.25)

Toussaint nous livre en fait une vraie leçon de littérature, mais pas celle d’un théoricien obscur, celle d’un praticien de la chose écrite. Les quelques articles réunis dans ce volume seront d’une aide précieuse pour quiconque a l’ambition d’écrire, car Toussaint nous donne ses ‘ficelles’. Il nous raconte également certaines de ses rencontres, notamment avec l’éditeur Jérôme Lindon et bien sûr Samuel Beckett. Enfin, n’oublions pas de préciser que ce petit livre est aussi très drôle – alors, pourquoi s’en priver?

Jean-Philippe Toussaint, L'urgence et la patience, Les éditions de Minuit, 11€

Cher Lucilius… (Du style et du progrès en poésie)

septembre 21, 2010 Laisser un commentaire

LETTRE ….

Cher Lucilius,

J’ai reçu ta missive à temps, comme tu me l’avais promis. Je l’ai ouverte dès sa réception, alors que j’étais allongé dans mon jardin, et je congédiai mes esclaves afin de pouvoir profiter de ta lettre entièrement. Je dois maintenant t’avouer ma surprise en découvrant cette discussion que tu as eu récemment avec ces gens de peu, qui ont l’audace de se nommer eux-mêmes poètes. Ô Lucilius, ne sois pas aveuglé par ces Trimalcions de la littérature!  Il sort plus de serpents de leurs bouches qu’il n’y en avait sur le front de l’antique Méduse.

Tu me dis que celui qui se nomme Suspirius place au-dessus de tout le style, et que la valeur d’un poète se juge si son style est le plus nouveau? Qu’un poète est meilleur qu’un autre parce qu’il fait plus d’expériences avec les mots? Voici une bien bizarre conception de la poésie. Je ne pense pas qu’un poète soit meilleur qu’un autre parce qu’il expérimente plus qu’un autre; en effet, beaucoup d’auteurs dont les spondées et dactyles sont très classiques me touchent bien plus profondément que le dernier amuseur de mots venu. Et pourquoi voir un progrès en littérature? Poésie n’est pas science, il n’y a pas de progrès proprement dit en art; il n’y a que des bons poètes et des mauvais poètes. C’est la raison pour laquelle je te prie, Lucilius, de t’éloigner de l’influence malfaisante de ces expérimentateurs fous – tu n’apprendras rien d’eux, sauf le chemin menant vers l’abysse.

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L’intrigue sert-elle à quelque chose?

septembre 9, 2010 Laisser un commentaire

L’intrigue sert-elle à quelque chose? Cette question, saugrenue peut-être au commun des mortels, est ce qui ressemble le plus à la tarte à la crème de la réflexion sur la chose littéraire, et cette question en appelle automatiquement une autre, qui est son corollaire: n’y a-t-il que le style qui soit important?
Autant évacuer tout de suite l’opposition binaire style/ intrigue: oui, la littérature gît dans le style de l’auteur, dans son écriture. Sans style, point de salut dans les Lettres, n’en déplaise aux best-sellers ultra-populaires tels que Bernard Werber ou autre Guillaume Musso, qui, eux, pour le coup, se complaisent dans une ‘littérature’ qui ‘raconte une histoire’, c’est-à-dire qui favorise l’intrigue aux dépends du style.
Sans style, pas de littérature. Nous sommes d’accord. Après tout, y a-t-il intrigue qui soit originale? N’importe quel lecteur avisé ou étudiant en Lettres ou Langues sait très bien que l’humanité raconte les mêmes histoires depuis 5000 ans… Jalousie, vengeance, mort, amour, hubris, voilà les thèmes éternels de l’Homme, et on peut les retrouver dans les livres les plus vieux au monde, tels que l’Epopée de Gilgamesh ou la Bible.
L’intrigue, ce fil rouge qui permet à l’auteur de tisser ses textes (< lat. textus: tissu), est souvent accusé de n’être qu’un fil blanc… Qu’importe l’histoire puisque nous connaissons déjà, nous lecteurs avisés, ce qu’il va plus ou moins arriver? Comme le disait l’auteur anglais Jeannette Winterson lors du Guardian Book Club qui lui a été consacré (2007):

« There’s only three possible endings to any story: revenge, tragedy and forgiveness. Those are the three endings. You have to choose. »

« Il n’y a que trois fins possibles dans une histoire: la vengeance, la tragédie et le pardon. Voilà les trois fins. Il faut choisir. » Le mot important ici est bien choisir. Car c’est l’auteur qui fait le choix, non seulement du style qu’il utilise, mais bien de l’intrigue qu’il met en forme dans son texte. Peut-on réellement sous-estimer un choix aussi important que celui de l’histoire au profit du style seul?

Alors, l’intrigue est-elle superflue?
Soyons clairs, c’est un vieux débat. Toute l’Ecole du Nouveau Roman était en réaction contre « l’histoire » des romans. Robbe-Grillet, dans Pour un Nouveau Roman, rejette l’idée de l’intrigue (mais aussi des portraits psychologiques, et même de personnages). Non pas que la critique de Robbe-Grillet fût originale en son temps: après tout, il fallait simplement lire Kafka ou Joyce pour savoir que le roman est un genre protéïforme, et qu’on en fait ce qu’on en veut, et très honnêtement, le Nouveau Roman a donné naissance à quelques uns des textes les plus illisibles de la littérature française (citer Robbe-Grillet serait cruel…).
Ne privilégier que le style aboutirait à une sorte de littérature byzantine, tout en arabesques et enluminures, en dorures et vitraux aveuglants, mais qui ne cachent derrière leur beauté qu’un désert, à perte de vue. Même si les intrigues sont les mêmes depuis que l’Homme raconte des histoires, elles permettent de structurer l’ensemble romanesque, et aussi apportent une profondeur, au sens pictural du terme, au style.
De plus, l’habileté d’un auteur se jauge non pas seulement à sa capacité à forger de jolies phrases, mais également à réécrire des histoires que nous connaissons déjà, mais d’une façon renouvelée, sans même que l’on s’aperçoive de ce qu’il fait. Le style vient s’ajouter à cette maîtrise structurelle et donne au texte sa qualité littéraire: il faut arriver à penser au style et à l’intrigue ensemble, et non plus séparément.
N’oublions pas, enfin, que le premier rôle d’un écrivain est de raconter une histoire, et pas de se masturber mentalement avec des jeux de mots ou du pseudo-style. C’est exactement ce que les Français ont oublié, à l’inverse des Anglo-Saxons ou des Hispaniques, qui n’ont rien perdu de leur qualité littéraire alors qu’un appauvrissement de l’imagination en littérature française est incontestable aujourd’hui.

Gabriel Matzneff, l’enthousiasmant

août 16, 2008 Laisser un commentaire

Soyons des torches en feu.

Gabriel Matzneff

Je sors littéralement enthousiasmé de ma lecture de Comme le feu mêlé d’aromates par Gabriel Matzneff. Autant j’avais eu  récemment un peu de mal avec un de ces romans (cf. infra), autant je suis encore, à peine le livre refermé, ivre de la beauté des mots qui s’y trouvent écrits et agencés de la manière la plus élégante qui soit.

L’argument de cet essai, ou plutôt ‘récit’, de 1969, est, selon son auteur, une « réponse de l’orthodoxie à la crise du monde moderne » (p.170) – et effectivement, Matzneff nous parle de ses liens avec la religion, mais aussi de ses doutes, de sa vision de l’amour et de la sexualité, pas toujours conforme à ce qu’on attendrait d’un croyant orthodoxe. C’est un essai flamboyant, érudit, porté par un style rare.

Je pourrais prétendre vous faire un résumé en longueur de l’ouvrage, mais cela ne lui rendrait pas justice. Je préfère ainsi vous faire lire un extrait (p.151):

« Et toi, Méditerranée, mère des dieux, principe de génération, qui apportes la fraîcheur, toi qui apaises, qui pardonnes et qui oublies, toi où j’ai si souvent vogué vers de lointaines Héspérides, toi que j’ai sillonée en tous sens, continue de m’être propice; fais qu’au jour choisi par la divinité ce soit sur ton rivage que je m’endorme, parmi l’éternité verte de tes myrtes, m’abandonnant enfin aux filles à ailes d’oiseaux, démons consolateurs des abîmes marins, qui par leur chant harmonieux inspirent l’amour des choses célestes aux âmes errantes des trépassés; accorde-moi d’être dans la mort aussi heureux que, grâce à toi, je l’aurai été dans la vie. »

Gabriel Matzneff, Comme le feu mêlé d'aromates, ed. La Table Ronde, coll. La petite vermillon