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En réponse à l’article de Pierre Jourde « Shakespeare, ce rital »

février 23, 2016 Laisser un commentaire
Shakespeare authorship

« Who was Shakespeare? » « Who cares? »

On prête souvent à Woody Allen cette phrase d’Alphonse Allais: « Shakespeare n’a jamais écrit ses pièces, elles ont toutes été écrites par quelqu’un qui portait le même nom que lui. »

Cette vraie/ fausse citation résume à elle seule le « débat » qui fait rage dans l’esprit de ceux qui doutent de l’identité de William Shakespeare. Donc, après le Comte d’Oxford, Edward de Vere, le « nouveau » favori des conspirationnistes est John Florio. Je mets « nouveau » entre guillemets, car si l’ouvrage est traduit aujourd’hui en France, l’idée est loin d’être neuve.

Encore une fois, on nous ressert les mêmes arguments: il n’est pas possible qu’un fils de gantier soit Shakespeare, etc. – notons au passage qu’on ne s’interroge jamais sur la supposée réelle identité de Marlowe, fils de cordonnier, ou de Ben Jonson, fils de maçon, maçon lui-même, et beaucoup plus fin lettré que son ami et rival William Shakespeare, dont il aimait à se moquer: il disait que Shakespeare « knew little Latin, and even less Greek » – peu de latin, et encore moins de grec. Mince, ça ferait tache s’il parlait d’un aristocrate ou d’un homme de cour, ça, non? Les conspirationnistes se taisent.

Car Shakespeare doit être parfait. Exeunt, ses défauts (followed by a bear). Son sang qui n’est pas bleu. Son manque (soi-disant) de culture. Son obsession pour l’argent. Sa géographie plus poétique que réaliste (il n’y a pas de mer en Bohème, contrairement aux indication scéniques de The Winter’s Tale). Quand nous lisons sous la plume généralement plus incisive de M. Jourde que « L’Italie est obsédante dans l’œuvre de Shakespeare, qui l’évoque avec une précision dans la connaissance de la culture, des lieux et des dialectes difficile à imaginer pour quelqu’un qui ne la connaîtrait pas intimement», on se demande comment il fut possible que Prospéro, dans The Tempest, naviguât de Milan jusqu’en Mer adriatique (!), ou que Valentin, dans The Two Gentlemen of Verona, prît le bateau de Vérone à Milan (si les canaux de Milan ont permis de communiquer entre la ville et l’Italie du Nord, le Tessin et l’Adda, ils ne pouvaient, à ma connaissance, communiquer avec Vérone)… Quelle connaissance « intime » de l’Italie ! Ou pas : Shakespeare, en réalité, se prenait les pieds dans une conception de l’Italie livresque, rêvée mais certainement pas vécue.

unfortunate traveller

The Unfortunate Traveller, Thomas Nashe (1594)

Mais alors, d’où venait ce savoir ? De lectures, de récits de voyageurs (comme le roman picaresque de Thomas Nashe, The Unfortunate Traveller) : on dirait que pour les conspirationnistes, Shakespeare était une monade, une entité coupée du monde, autarcique. Comme s’il était impossible d’imaginer Shakespeare avec ses comparses, ses amis et rivaux, dramaturges, écrivains, acteurs, à la table d’une taverne dans le bouillonnant Londres de l’âge d’Or, racontant et échangeant histoires, livres, légendes réelles et inventées, récits de pays lointains – non, il faudrait se le représenter seul, caché, aristocratique, perdu dans la tour d’ivoire romantique de l’anonymat : conception séduisante pour certains, mais de fait stéréotypée.

Car ici nous voyons le retour d’un cliché de l’ère romantique : l’auteur et son double. Shakespeare l’auteur et Shakespeare l’homme. Deux personnes irréconciliables pour ceux qui ne peuvent penser l’altérité que chaque homme, pourtant, porte en lui. Il leur faut un Shakespeare qui ne soit que d’un bloc, quitte à s’accommoder avec l’idée bien moderne de la conspiration. La vérité est ailleurs, toujours ailleurs, nous disent les inspecteurs Mulder et Scully de la critique littéraire: on nous cache qui est véritablement Shakespeare. Tout comme certains voient dans 9/11 un signe que l’attentat du 11

aliens-shakespeare

Enfin une théorie plausible.

septembre était une machination du gouvernement américain (911 étant le numéro de la police aux États-Unis), les conspirationnistes voient le texte shakespearien comme un message caché à décoder: des indices auraient été glissés, ici et là, par le véritable auteur des pièces pour divulguer son identité (mais tout en la cachant). Et réciproquement, rétorquerait Pierre Dac. De toute façon, le refrain reste toujours le même. Shakespeare? C’était Francis Bacon. Shakespeare? C’était Marlowe. Vous connaissez Shakespeare? C’était certainement Edward de Vere. Vous avez dit… Shakespeare? Vous vouliez dire John Florio, non? (ad infinitum, forsit ad absurdum)

Attardons-nous sur ce dernier candidat: John Florio était un lexicographe et homme de cour d’origine juive et italienne. Sa famille, protestante, avait fui l’Angleterre de Marie La Sanglante, qui avait rétabli le catholicisme et qui, lors de son règne qui dura cinq années, fit exécuter plus de 280 dissidents religieux. Notons tout de suite qu’il est commun dans les études shakespeariennes de se demander si le Barde de Stratford n’était pas un closet Catholic, un catholique qui cachait sa foi (de nombreux indices sont parsemés dans ses pièces, en faire un relevé ici serait impossible). Florio ne correspondrait pas à ce profil. De plus, la famille Florio, en fuyant l’Angleterre, s’était installée dans les Alpes italiennes. Bien loin, donc, de Milan, Padoue, Vérone, Venise, c’est-à-dire les topoï de la géographie shakespearienne de l’Italie.

Florio est connu néanmoins pour ses deux manuels d’usage de la langue, Florio’s First Fruits, which yield Familiar Speech, Merry Proverbs, Witty Sentences, and Golden Sayings en 1578 et le second tome en 1591, son travail d’éditeur pour Arcadia de Sir Philip Sidney en 1590, et bien évidemment ses traductions importantes des Essais de Montaigne en 1603 et du Decameron de Boccaccio en 1620.

Qu’il ait pu mener de front cette carrière de lexicographe, et de traducteur, et d’éditeur, plus le rôle d’homme de cour, et écrire dans l’ombre, l’œuvre dramatique entière de Shakespeare (36 pièces), plus les poèmes narratifs et les sonnets (pour faire bonne mesure), relèverait du miracle mais peut-être écrivait-il la nuit, dans sa tour d’ivoire, et qu’il n’avait pas besoin de dormir.

L’auteur et universitaire britannique Saul Frampton a, quant à lui, une autre idée des relations entre Florio et Shakespeare. Dans un article du Guardian, Frampton nous rappelle que le dramaturge de Stratford et le traducteur de Londres se connaissaient certainement (ils avaient eu le même mécène), et que Florio a peut-être (mais personne ne peut en être sûr) aidé à l’édition du premier Folio, c’est-à-dire la compilation des pièces de Shakespeare. Avant ce premier Folio, certaines pièces avaient été publiées du vivant de Shakespeare, dans un Quarto, mais certains experts se sont rendus compte, en comparant les versions de certaines pièces, pré-Folio et post-Folio, que des mots utilisés par Florio apparaissaient dans le texte shakespearien.

A défaut d’avoir écrit les pièces, Florio les a-t-il changées? Et dans quel but? Quelques pistes nous sont lancées par Frampton: Shakespeare aurait, dans plusieurs pièces, dressé un portrait satirique de John Florio, homme de cour. Par exemple dans Hamlet, via le personnage de Osric.

HAMLET put your Bonet to his right vse, ’tis for the head.
OSRIC I thanke your Lordship, ’tis very hot …
HAMLET Mee thinkes it is very soultry, and hot for my Complexion.
OSRIC Exceedingly, my Lord, it is very soultry, as ’twere I cannot tell how …
HAMLET I beseech you remember. [pointing to his hat]
OSRIC Nay, in good faith, for mine ease …

(Hamlet, 5,2)

Ici, Hamlet raille le personnage d’homme de cour incarné par Osric, dont la langue ampoulée rappelle celle du Florio de First Fruits:

G Why do you stand barehedded? you do your self wrong.
E Pardon me good sir. I doe it for my ease.
G I pray you be couered, you are too ceremonious.
E I am so well, that me thinks I am in heaven.
G If you loue me, put on your hat.

(Florio, First Fruits…)

Plus loin, Horatio déclare en parlant d’Osric que « His purse is empty already, all’s golden words are spent. » (sa bourse est déjà vide, il a dépensé tous ses mots dorés) – ces mêmes « golden words » que l’on retrouve dans le titre de l’ouvrage phare de Florio, First Fruits. Notons que ce deuxième passage disparaît dans le Folio de 1623. Censure de Florio?

Il est possible que Shakespeare se soit moqué de Florio non seulement dans Hamlet, mais également dans Love’s Labour’s Lost, grâce au personnage de Holofernes, mais également celui de Malvolio dans Twelfth Night, et bien sûr Shylock dans The Merchant of Venice, qui jouerait donc sur l’ascendance juive de Florio. De plus, selon le biographe Jonathan Bates, la Dark Lady portée aux nues (et aussi jetée dans les abîmes) par le poète des Sonnets ne serait autre que la femme de John Florio. De quoi exacerber l’ire du lexicographe, possiblement cocufié par William The Conqueror.

Alors, John Florio a-t-il pris sa revanche après la mort du Barde, en investissant le texte shakespearien du premier Folio de ses mots à lui, tels des virus qui provoquent aujourd’hui la fièvre interprétatrice de certains conspirationnistes, dont l’argument final et ultime ne se résume qu’à ne pas pouvoir accepter qu’un fils de gantier ait pu produire autant de chefs-d’œuvre de la littérature mondiale? Peut-être. Mais nous ne le saurons jamais certainement.

Pour aller plus loin et comprendre la rhétorique des conspirationnistes, je ne peux que conseiller ardemment la lecture de Contested Will: Who Wrote Shakespeare?, de James Shapiro, ouvrage définitif sur la question de la paternité de l’œuvre shakespearienne (non traduit en français).

contested will

Contested Will: Who Wrote Shakespeare?, James Shapiro (2010)

Une leçon de littérature: L’urgence et la patience de Jean-Philippe Toussaint

mars 26, 2012 Laisser un commentaire

C’est un très beau livre que nous offre Jean-Philippe Toussaint avec L’urgence et la patience. Le titre, tout d’abord, quasi oxymorique, fidèle reflet du style tout en retenue de Toussaint. Il en faut de la maîtrise pour arriver à écrire simplement! Il est des évidences que l’on remarque progressivement, à mesure que nous atteignons une certaine maturité: je me suis rendu compte que le style d’écriture que j’aimais était justement un style à la Toussaint, un style fluide, marqué parfois, même sans qu’on s’en rende compte à la première lecture, de trouvailles stylistiques. « Un livre doit apparaître comme une évidence au lecteur, et non comme quelque chose de prémédité ou de construit », nous dit Toussaint (p.26). Il ne faut pas céder aux sirènes du byzantisme:

Il y a parfois une contradiction entre le désir que j’ai d’écrire des phrases qui peuvent durer, qui sont proches de l’aphorisme et la nécessité que de telles phrases n’arrêtent pas la lecture, ne la freinent même pas. Il faut que ces phrases se fondent dans le cours du roman, sans nuire à sa fluidité, qu’elles s’enfouissent dans le texte, presque camouflées, de façon à ce qu’elles brillent sans trop attirer l’attention. (p.25)

Toussaint nous livre en fait une vraie leçon de littérature, mais pas celle d’un théoricien obscur, celle d’un praticien de la chose écrite. Les quelques articles réunis dans ce volume seront d’une aide précieuse pour quiconque a l’ambition d’écrire, car Toussaint nous donne ses ‘ficelles’. Il nous raconte également certaines de ses rencontres, notamment avec l’éditeur Jérôme Lindon et bien sûr Samuel Beckett. Enfin, n’oublions pas de préciser que ce petit livre est aussi très drôle – alors, pourquoi s’en priver?

Jean-Philippe Toussaint, L'urgence et la patience, Les éditions de Minuit, 11€

L’intrigue sert-elle à quelque chose?

septembre 9, 2010 Laisser un commentaire

L’intrigue sert-elle à quelque chose? Cette question, saugrenue peut-être au commun des mortels, est ce qui ressemble le plus à la tarte à la crème de la réflexion sur la chose littéraire, et cette question en appelle automatiquement une autre, qui est son corollaire: n’y a-t-il que le style qui soit important?
Autant évacuer tout de suite l’opposition binaire style/ intrigue: oui, la littérature gît dans le style de l’auteur, dans son écriture. Sans style, point de salut dans les Lettres, n’en déplaise aux best-sellers ultra-populaires tels que Bernard Werber ou autre Guillaume Musso, qui, eux, pour le coup, se complaisent dans une ‘littérature’ qui ‘raconte une histoire’, c’est-à-dire qui favorise l’intrigue aux dépends du style.
Sans style, pas de littérature. Nous sommes d’accord. Après tout, y a-t-il intrigue qui soit originale? N’importe quel lecteur avisé ou étudiant en Lettres ou Langues sait très bien que l’humanité raconte les mêmes histoires depuis 5000 ans… Jalousie, vengeance, mort, amour, hubris, voilà les thèmes éternels de l’Homme, et on peut les retrouver dans les livres les plus vieux au monde, tels que l’Epopée de Gilgamesh ou la Bible.
L’intrigue, ce fil rouge qui permet à l’auteur de tisser ses textes (< lat. textus: tissu), est souvent accusé de n’être qu’un fil blanc… Qu’importe l’histoire puisque nous connaissons déjà, nous lecteurs avisés, ce qu’il va plus ou moins arriver? Comme le disait l’auteur anglais Jeannette Winterson lors du Guardian Book Club qui lui a été consacré (2007):

« There’s only three possible endings to any story: revenge, tragedy and forgiveness. Those are the three endings. You have to choose. »

« Il n’y a que trois fins possibles dans une histoire: la vengeance, la tragédie et le pardon. Voilà les trois fins. Il faut choisir. » Le mot important ici est bien choisir. Car c’est l’auteur qui fait le choix, non seulement du style qu’il utilise, mais bien de l’intrigue qu’il met en forme dans son texte. Peut-on réellement sous-estimer un choix aussi important que celui de l’histoire au profit du style seul?

Alors, l’intrigue est-elle superflue?
Soyons clairs, c’est un vieux débat. Toute l’Ecole du Nouveau Roman était en réaction contre « l’histoire » des romans. Robbe-Grillet, dans Pour un Nouveau Roman, rejette l’idée de l’intrigue (mais aussi des portraits psychologiques, et même de personnages). Non pas que la critique de Robbe-Grillet fût originale en son temps: après tout, il fallait simplement lire Kafka ou Joyce pour savoir que le roman est un genre protéïforme, et qu’on en fait ce qu’on en veut, et très honnêtement, le Nouveau Roman a donné naissance à quelques uns des textes les plus illisibles de la littérature française (citer Robbe-Grillet serait cruel…).
Ne privilégier que le style aboutirait à une sorte de littérature byzantine, tout en arabesques et enluminures, en dorures et vitraux aveuglants, mais qui ne cachent derrière leur beauté qu’un désert, à perte de vue. Même si les intrigues sont les mêmes depuis que l’Homme raconte des histoires, elles permettent de structurer l’ensemble romanesque, et aussi apportent une profondeur, au sens pictural du terme, au style.
De plus, l’habileté d’un auteur se jauge non pas seulement à sa capacité à forger de jolies phrases, mais également à réécrire des histoires que nous connaissons déjà, mais d’une façon renouvelée, sans même que l’on s’aperçoive de ce qu’il fait. Le style vient s’ajouter à cette maîtrise structurelle et donne au texte sa qualité littéraire: il faut arriver à penser au style et à l’intrigue ensemble, et non plus séparément.
N’oublions pas, enfin, que le premier rôle d’un écrivain est de raconter une histoire, et pas de se masturber mentalement avec des jeux de mots ou du pseudo-style. C’est exactement ce que les Français ont oublié, à l’inverse des Anglo-Saxons ou des Hispaniques, qui n’ont rien perdu de leur qualité littéraire alors qu’un appauvrissement de l’imagination en littérature française est incontestable aujourd’hui.

Glamour, sexe & nihilisme: les chambres impériales de Bret Easton Ellis

juin 24, 2010 Laisser un commentaire

On l’attendait depuis longtemps. Imperial Bedrooms est le dernier roman en date de Bret Easton Ellis, dont la précédente parution datait de 2005 (Lunar Park – qui, je pense, est son meilleur livre à ce jour). On attendait Imperial Bedrooms pour plusieurs raisons; tout d’abord, parce qu’un livre d’Ellis fait généralement parler de lui, c’est un évènement littéraire (on ne peut remettre en cause la place majeure qu’Ellis occupe dans le panthéon littéraire américain et international), et également parce que Imperial Bedrooms est la suite de son tout premier livre (-culte), Less than Zero (Moins que zéro, 1985). Que sont devenus les jeunes adultes décadents et drogués (« cock-snorting zombies » Lunar Park) vingt-cinq ans après l’action du premier récit? Je vous le donne en mille: des quadragénaires décadents et drogués. Après tout, on est dans un roman d’Ellis – glamour, sexe et nihilisme y font généralement bon ménage (à trois).

Ellis a plusieurs idées narratives, l’une qu’il abandonne, l’autre qu’il continue. (Le lecteur avisé s’apercevra ici que j’aurais préféré qu’Ellis fasse un choix différent, mais c’est ainsi.)

Bret Easton Ellis

Imperial Bedrooms est le récit de la damnation de Clay Easton qui s’en tire assez bien à la fin de Less Than Zero, partant pour Camden, petite université spécialisée dans les arts, et accessoirement laissant derrière lui son ex-copine, Blair, et Julian, son ami qui s’est mis à se prostituer afin de financer son addiction à la cocaïne. Ellis a la très bonne idée de faire commencer le roman en jouant sur le lien entre Imperial Bedrooms et Less than Zero: Clay, le narrateur, nous avoue tout: l’auteur qui a écrit Less than Zero s’est servi de faits réels mais les a déformés par jalousie. C’était une grande idée narrative, en parfaite continuité avec le jeu métalittéraire initité dans Lunar Park. Malheureusement, Ellis laisse tomber l’idée une fois sur le papier dans les premières pages et passe à autre chose.

Clay, aujourd’hui scénariste et producteur pour Hollywood revient à Los Angeles et revoit ses (anciens) amis, et plonge dans un monde crépusculaire, emplis d’ombres (Rip est devenu l’ombre de lui-même, défiguré par la chirurgie plastique) et où la seule lumière blanche qui y perdure rappelle soit la lame de l’arme blanche, soit la poudre d’ange… La structure du livre va suivre plus ou moins fidèlement la structure de Less Than Zero, y compris dans les moments ‘chocs’ qui avaient apporté une odeur de soufre au premier roman (les snuff movies: pp. 143,4; 164). Ellis veut nous faire prendre conscience de l’Eternel Retour du même dans le fait que les mêmes évènements (ou presque) continuent à avoir lieu et que les personnages sont enfermés pour toujours dans un Enfer doré, quelque part, là-haut, dans les hauteurs de la Cité des Anges.

Clay, de retour à L.A. pour le casting de son dernier film, The Listeners, rencontre une jeune femme, Rain, qui souhaite être actrice (sans avoir aucun talent). En échange de faveurs sexuelles, Clay lui promet de lui trouver un rôle (mineur) dans son prochain film, sans savoir qu’il pénètre dans un engrenage meurtrier. Une Jeep bleue le suit dans ses déplacements, sa chambre d’hôtel est ‘visitée’ pendant son absence, plus rien ni personne ne semble digne de confiance – Clay initie son dernier voyage, celui qui le mènera aux confins de l’horreur et de la nuit la plus obscure qui soit: celle de l’âme.

Le narrateur n’est pas un personnage très aimable, l’identification du lecteur est difficile, certains passages sont très violents (« graphic » comme diraient les américains), pourtant le roman est un véritable page-turner. Passage obligé pour les Ellisophiles, Imperial Bedrooms peut être lu tout seul, mais il est préférable de connaître Less Than Zero afin de comprendre les références internes aux deux oeuvres.

Imperial Bedrooms, Bret Easton Ellis, Knopf, 18€

Bukowski et le Kama Sutra, ou: comment trouver un blog

juin 2, 2010 1 commentaire

Comment trouve-t-on un blog? Généralement grâce à un moteur de recherche (pas besoin de citer de nom!), ou un annuaire de blogs, genre Wikio.

Je me suis amusé à regarder quels étaient les termes les plus fréquemment usités pour trouver mon propre blog, et voici la liste:

bukowski 566
kamasutra 468
charles bukowski 289
kamasutra en images 228
kama sutra 224
livre ouvert 182
michel onfray 141
les inrocks 60
antoni casas ros 50
position karma sutra 47
tristan ranx 47
kama 29
inrocks 25
branimir scepanovic 24
absurde 23
x-art.com 20
bukowski charles 18
les inrock 17
livres 17
christophe bigot l’hystéricon 15
jonathan frances 13
position kama sutra 12
matzneff 12
kâma sûtra 12
milena agus 9
bukowski jeune 8
charles bukowski women 8
kama sûtra 7
gabriel matzneff 7
livres ouvert 7
henry charles bukowski 7
charles buckowski 7
charles bukowsky 6
milena 6
scepanovic 6
image de livre ouvert 5
rentrée littéraire 5
jonathan frances perpignan 5
qui est madame finkielkraut 5
littéraire 5
kamasutra en image 5
charle bukowski 5
livre ouvert image 5
kâma-sûtra 5
gravure bouc 4
charles bukovski 4
rentree litteraire 4
women bukowski 4
moravia agostino 4
un livre ouvert 4

Où l’on voit donc que la majorité des gens qui cherchent (et trouvent) mon blog sont soit des fans de Bukowski, soit des obsédés du Kama Sutra (pléonasme?), soit les deux…  en tout cas, je vous incite à retrouver ce que le peuple veut: Bukowski et le kama sutra. Enjoy!

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« A chaque instant, la ruine »: Le dernier crâne de M. de Sade, de Jacques Chessex

janvier 16, 2010 Laisser un commentaire

Sur le bandeau promotionnel de chez Grasset, on peut voir un Jacques Chessex au regard inquisiteur, tout habillé de noir comme une sorte de vieil activiste aux cheveux blanc-sépulcre, passer la main derrière un rideau pour voir le jour, là-bas, derrière la vitre, dans le monde. Belle image, qui est pour le coup aussi une sorte d’illustration du métier d’écrivain (et d’artiste); tel que l’a décrit Henry James dans sa préface à  The Portrait of a Lady:

« The house of fiction has in short not one window, but a million– a number of possible windows not to be reckoned, rather; every one of which has been pierced, or is still pierceable, in its vast front, by the need of the individual vision and by the pressure of the individual will. These apertures, of dissimilar shape and size, hang so, all together, over the human scene that we might have expected of them a greater sameness of report than we find. They are but windows at the best, mere holes in a dead wall, disconnected, perched aloft; they are not hinged doors opening straight upon life. But they have this mark of their own that at each of them stands a figure with a pair of eyes, or at least with a field-glass, which forms, again and again, for observation, a unique instrument, insuring to the person making use of it an impression distinct from every other. »

C’est bien par cette fenêtre que Jacques Chessex portait son regard lucide, acéré sur la vie à travers elle que nous voyons en lisant ses livres. Cette fenêtre s’est fermée en octobre dernier, lorsque l’auteur est brutalement décédé, d’une crise cardiaque; « soyons des voleurs de feu », disait l’Autre – Chessex, lui, vivait de son feu intérieur et s’est laissé consumé par lui, nous laissant un dernier roman, Le dernier crâne de M. de Sade, remis à son éditeur quelques temps avant sa mort.

Le dernier crâne… est un roman étrange, intelligent, écrit superbement, construit de façon à la fois originale et ambigüe. On peut distinguer deux récits dans le roman, dont le point commun est le marquis de Sade et plus particulièrement son crâne. La première partie du roman s’attache à raconter les derniers mois du « divin » Marquis enfermé à l’hospice de Charenton, où il continue à « poursuivre l’oeuvre de chair », bien qu’il soit malade et mourant. Son amante préférée est la jeune Mademoiselle Leclerc, 16 ans, « une vraie petite salope sous ses airs d’ange transparent » (p.37), qui l’assiste dans ses noires nuits blasphématoires et sodomites. La seule crainte du Marquis est de se faire autopsier après sa mort (et que l’on découvre la nature réelle de ses vices?), surtout qu’il n’y ait pas de croix sur sa tombe, et il fait promettre à son jeune médecin, le Docteur Ramon, de respecter ses dernières volontés.

C’est le même Docteur Ramon qui récupèrera le crâne de Sade lors du grand « bouleversement » (p.105) du cimetière de Charenton d’août 1818, pendant lequel la tombe de l’auteur de Justine est ouverte. Ramon s’empare alors du crâne du Marquis, crâne qui devient vite l’objet de rumeurs: il serait possédé de l’âme du blasphémateur suprême, posséderait des pouvoirs magiques, donnerait une énergie sexuelle surnaturelle (et mortelle) à son possesseur, etc. C’est ici que commence le deuxième récit du roman, celui des aventures du crâne de Sade, et des sept fois où l’on a eu vent de son apparition dans le monde. Ce récit est pourtant annoncé dès le départ par le personnage de Sade lui-même, qui, par une sorte de prescience, parle aux autres personnages de son « dernier crâne », dernier crâne dont nous, lecteurs, entendrons parler seulement à la fin, lorsque le narrateur, qui jusqu’à présent n’avait quasiment pas pris la parole en son nom, se contentant de narrer l’histoire, parle de son expérience avec le crâne maudit. Narrateur ambigu, hésitant pendant tout le livre entre l’éloge et la réprobation morale du Marquis, et qui nous permet de comprendre que le personnage pivot du roman est en fait lui, et que son hésitation n’est que le reflet de l’attirance et de la répulsion que suscitent les monstres (et Chessex en connaissait un rayon) chez les gens ‘normaux’.

Le dernier crâne de M. de Sade n’est pas seulement le récit historique des derniers mois de Sade mais aussi un roman, et par là-même, un des plus grands hommages littéraires que l’on pouvait  faire à Sade.

Le dernier crâne de M. de Sade, Jacques Chessex, Grasset, 12 euros.

[Post Express] La cinquième saison du monde de Tristan Ranx

août 18, 2009 Laisser un commentaire

Un des romans les plus attendus de l’année, La cinquième saison du monde de Tristan Ranx, sortira le 27 août aux éditions Max Milo (320 pages, 19,90 euros). On vous dira ce qu’on en aura pensé, bientôt.